LIVRE PREMIER. — CHAPITRE VIII
Un meunier venant à passer le releva, le plaça sur son mulet et le porta à la maison d'Agnès et de Jean Pascual (98). Le Saint y arriva tellement épuisé, qu'il paraissait près d'expirer ; tout son corps était livide, brisé et endolori. Pour l'aider à changer de place dans son lit, on le soulevait sur un drap, et cela même lui occasionnait d'excessives souffrances. Au bout de trente jours, on le crut perdu et on lui administra les derniers sacrements.
Pendant ce temps, le saint malade recevait de continuelles visites des principaux habitants de Barcelone, hommes et femmes, car il était universellement considéré comme un apôtre. Jean Pascual, à qui nous devons la relation de cet événement, cite parmi eux des personnages de la plus haute noblesse, entre autres Dona Stéphanie de Requesens, fille du comte de Palamos et épouse de Don Jean de Requesens, Dona Isabelle de Bogados, Dona Guiomar Gralla, Dona Isabelle de Josa, etc. Ignace ne s'était jamais trouvé plus heureux qu'à ce moment où, comme son divin Maître, il allait perdre la vie pour le salut de ses frères.
Mais les vives douleurs causées par ses blessures lui paraissaient peu de chose dans la soif qu'il avait de souffrir. Ce fut, en effet, seulement sur l'ordre exprès de son confesseur, religieux d'un grand mérite, le P. Jacques d'Alcantara de l'ordre de Saint- François, confesseur du monastère de Jésus, qu'il consentit à se laisser enlever son cilice. Ce cilice, Jean Pascual le conserva et le légua à ses enfants comme leur plus précieux héritage. Depuis, cet instrument de pénitence servit à rendre la santé, la vie même à plusieurs malades de Barcelone. En 1606, le duc de Monteleon, vice-roi de Catalogne, l'obtint à force de prières, et le garda comme un trésor pour sa maison.
Les visites les plus précieuses aux yeux d'Ignace étaient bien moins celles des riches et des grands que celles des pauvres. Connaissant son état, les pauvres accouraient en foule prendre de ses nouvelles : tous demandaient avec ardeur la conservation de celui qui était pour le Seigneur un serviteur si fidèle, et pour les indigents un père si tendre. Mais Ignace ne devait pas perdre pour le salut d'un seul monastère, une vie destinée de Dieu même à des œuvres si importantes.
Après cinquante-quatre jours de souffrances, le danger s'é-
Histoire de S. Ignace de Loyola. 7
loigna, et le malade put enfin quitter le lit. Une fois ses forces revenues, le premier usage qu'il en fit fut de retourner au monastère des Anges et d'y soutenir, par de nouveaux entretiens, les saintes résolutions des converties. Agnès Pascual, qui avait pour lui la tendresse d'une mère, l'admirait et tremblait tout à la fois , ne doutant pas que les méchants, exaspérés de nouveau contre lui, ne finissent par le faire périr : elle le conjurait donc de ne plus retourner dans un lieu où il courait tant de dangers. Il répondit à Agnès qu'il ne comprenait pas de félicité plus grande que de souffrir pour le service de Dieu et de mourir pour le salut de ses frères.
Une vertu si véritablement héroïque lui obtint, non seulement le secours d'en haut, pour surmonter les obstacles qui s'opposaient à l'accomplissement de son œuvre, mais encore la conversion de son adversaire le plus acharné.
Un jour qu'Ignace revenait du monastère, il rencontra un marchand, nommé Ribera, qui, se jetant à ses pieds, s'avoua pour le principal auteur du crime, lui en demanda pardon avec un profond sentiment de repentir et lui promit solennellement de changer de vie : promesse qu'il tint fidèlement. Ce fut moins à l'horreur de son forfait que Ribera dut de rentrer en lui-même qu'à la vertu dont notre Saint avait fait preuve à ses yeux. Par un admirable dévoûment, Ignace avait obstinément gardé le silence et sur l'esclave qui lavait frappé et sur l'instigateur de l'attentat. Cette conversion fut sans doute aussi l'effet des prières que saint Ignace, véritable imitateur du Christ, offrait continuellement à Dieu pour le salut de ses ennemis.
Ce ne fut pas la seule circonstance où l'on put connaître l'efficacité de ses prières pour la conversion et le salut d'un pécheur. A Barcelone, deux frères nommés Lisano, divisés par l'intérêt, plaidaient devant les tribunaux. L'un d'eux ayant obtenu une sentence favorable, son frère ne put surmonter son chagrin ; il se pendit de désespoir, à une poutre de sa maison. Tout le voisinage retentissait des cris de ses parents et de ses amis, témoins de cet horrible spectacle. Ignace, qui revenait du monastère des Anges, entendant cette rumeur, accourut à son tour ; touché de compassion pour cette pauvre âme, il fit promptement couper la corde. On essaya, mais en vain, de rappeler