CHAPITRE VIII
ce malheureux à la vie. Ignace se mit alors à genoux près de lui et supplia le Seigneur, par une courte mais ardente prière, de lui accorder avec la vie le temps nécessaire pour se repentir de son crime et s'en confesser. Il fut exaucé à l'instant.
Sous les yeux des assistants stupéfaits, Lisano revint à la vie ("). Et cunctis stupentibus — ce sont les propres expressions des trois auditeurs du tribunal delà Rote — et 7rei exitum expectantibus, Lisanus ad vitam rediit ; mais il ne vécut que le temps nécessaire pour confesser ses péchés et en obtenir le
pardon.
— :!:— Chapitre neuvième* — :i
Ignace fait diverses prédictions à des gens qui voulaient le suivre, quand il quitta Barcelone pour se rendre à Alcala.
EPENDANT, au bout de deux ans de travail, Ignace avait fait tant de progrès dans ï la langue latine (IO°) qu'au jugement de ses maîtres il pouvait monter à des études supé- % rieures. Il résolut alors d'aller à Alcala, dont ^3- l'Université, récemment fondée, possédait tâvwpkm les maîtres les plus éminents dans toutes les branches des sciences humaines et divines. Mais Dieu, qui le destinait à une fin encore inconnue de son serviteur, le conduisait plus encore à l'école de la vertu et de la patience qu'à celle de la science et de la philosophie. Beaucoup de ses amis et de personnes pieuses s'offrirent à le suivre, non seulement pour être ses compagnons d'étude, mais encore pour devenir ses disciples dans les choses spirituelles.
Il n'en accepta que trois : Calixte, Artiaga et Jacques de Cacerès (Iot). Ils ne soutinrent pas leur résolution et finirent assez malheureusement. Mais parmi ceux qu'il ne voulut pas admettre, il s'en trouva deux en particulier auxquels il donna de son refus des raisons qu'une lumière prophétique avait seule pu lui suggérer.
Le premier était un jeune Catalan, natif de Girone, nommé Michel Rodes ; ce fut en ces termes qu'Ignace répondit à ses prières : « Non, vous ne devez pas m'accompagner; vous vivrez « dans le monde, vous réussirez dans la profession de juriscon- « suite, vous aurez une femme et des enfants, et l'un d'eux por- « tera l'habit d'un ordre que je fonderai. » Quatorze ans s'écoulèrent encore avant l'établissement de la Compagnie, et tout se passa comme il l'avait annoncé. Michel Rodés devint un excellent jurisconsulte, se maria, et le plus jeune de ses fils,
nommé comme lui Michel, entra dans la Compagnie, se fit remarquer par une grande austérité de mœurs, par un grand zèle, et mourut dans une heureuse vieillesse.
Lorsque dans sa jeunesse, Michel Rodés témoigna à son père le désir d'entrer dans la Compagnie de Jésus, celui-ci raconta la prédiction que lui avait faite le Saint, et tous deux se réjouirent d'en voir le prochain accomplissement. Cependant, le Provincial ayant tardé de répondre à la demande d'admission faite par le jeune homme, Michel Rodés, emporté par l'impétuosité de son âge ou de sa ferveur, un moment changea de projet et voulut prendre l'habit au monastère des Chartreux. Deux fois, le jour fut fixé pour son entrée; deux fois, un incident imprévu la retarda. Il revint alors à sa première idée et obtint son admission dans la Compagnie.
Le second à qui Ignace refusa la permission de l'accompagner, fut ce même Jean Pascual, chez la mère duquel il logeait à Barcelone. Jean s'était offert à le suivre, dès le temps où il projetait son voyage en Terre Sainte ; mais Ignace l'assura que Dieu le voulait dans le monde, et lui découvrit en détail ce que lui réservait l'avenir.
« Vous épouserez, lui dit-il, une femme d'une grande vertu, « vous en aurez beaucoup d'enfants, ils vous causeront de grandes « tribulations et vous serez réduit à une grande pauvreté. » En effet, le premier de ses fils naquit sourd et aveugle ; le second, arrivé à l'âge de vingt-deux ans, devint fou ; le troisième, qui menait une vie fort déréglée, mourut subitement en présence de son père. De ses quatre filles, une seule vécut assez longtemps pour se marier. La dernière partie de la prédiction ne se réalisa pas moins ; car il vint un jour où, criblé de dettes, Pascual se trouva dans un état voisin de la mendicité.
En lui annonçant tant de malheurs, Ignace lui en avait heureusement adouci l'amertume, par la consolante assurance que ces maux tourneraient au profit de son âme. Jean Pascual comptait fermement sur l'accomplissement de cette prophétie. Aussi quand ses amis cherchaient à le consoler dans ses premiers malheurs, par l'espérance d'une meilleure fortune à venir : « Demandez pour moi la patience, leur disait-il ; mais ne cher- « chez pas à me faire concevoir une espérance qui ne peut se
« réaliser. Il ne m'arrivera que ce que notre saint hôte m'a « prédit ; chacune de ses paroles s'est vérifiée jusqu'à ce jour, « et il en sera de même jusqu'à la fin. » — Tant qu'il vécut, Ignace ne manqua pas de consoler par ses lettres son malheureux ami, et, après la mort, il vint encore ranimer son courage par une merveilleuse visite dont voici les circonstances. On y sent le parfum de ces vieux temps déjà si loin de nous.
Depuis quarante ans, Jean Pascual avait la pieuse habitude d'entendre tous les jours les matines et la messe au tombeau de sainte Eulalie, dans la cathédrale de Barcelone. Un jour, il arriva de si bonne heure, qu'il dut attendre longtemps avant le commencement de l'office. Cependant il s'agenouilla sur les degrés de l'autel et se mit en oraison. De nouvelles infortunes ayant fondu sur lui, il les exposait à Dieu et à son saint protecteur, mort depuis peu d'années.
« Oh ! mon Père, s'écriait-il, vous m'avez bien prédit tout ce « qui devait m'arriver ! Sans doute vous voyez du haut des « cieux la vie que je mène maintenant, vous qui me l'aviez « annoncée sur la terre ; ne me laissez pas manquer, sinon de « consolation, au moins de patience. Puissent ainsi mes peines « me conduire au salut éternel que vous m'avez également « promis ! »
Tandis qu'il priait de la sorte, Pascual entendit dans le lointain une douce et suave mélodie, qui semblait se rapprocher peu à peu. Enfin il vit paraître, à la gauche de l'autel, une nombreuse phalange d'anges et de bienheureux revêtus d'habits ecclésiastiques, tous d'une beauté céleste. Une fois entrés dans l'église, ils se rangèrent autour du maître-autel ; alors vint se placer au milieu d'eux un prêtre à l'aspect le plus vénérable, portant, avec les ornements sacerdotaux, une étole et une chape blanche. Avant la vision, une profonde obscurité régnait dans l'église, car l'horloge avait à peine sonné quatre heures, et on était en hiver ; mais, quand parut le dernier personnage dont nous venons de parler, la basilique resplendit d'une si brillante lumière que l'édifice paraissait tout en feu. Le vieillard s'arrêta sur le tombeau de sainte Eulalie (io2) ; après avoir profondément salué le Saint-Sacrement, il prit des mains d'un acolyte un encensoir, et parcourant l'autel, l'encensa à plusieurs