LIVRE PREMIER. — CHAPITRE IX
reprises. Un suave parfum embauma l'enceinte sacrée. Bientôt cette bienheureuse troupe s'achemina vers la porte, du côté droit, où se trouvait Jean Pascual, toujours ravi d'admiration.
Le prêtre qui venait d'encenser, se tournant vers lui et le regardant, comme surpris de n'en être pas reconnu, lui fit signe d'approcher. Ses yeux s'ouvrirent alors, il reconnut saint Ignace, et se levant brusquement, courut à lui. Le Saint l'accueillit d'un visage riant, lui demanda familièrement s'il se souvenait de lui, ajouta qu'il ne l'avait jamais oublié, le consola et ranima l'espérance qu'il lui avait donnée jadis de son salut éternel.
Jean voulut l'embrasser; mais, au moment où il ouvrait les bras, le Saint le bénit, disparut, et avec lui la céleste vision.
Pascual s'écria alors :
O mon père, mon père Ignace ! A ces accents, quelques prêtres accoururent, trouvèrent Jean hors de lui et versant un torrent de larmes ; il se hâta de raconter ce qu'il avait vu, et tout le reste de sa vie ce souvenir ineffable le remplit des plus douces consolations.
Ignace avait laissé à Barcelone une impression ineffaçable. Quinze ans après son départ, un de ses parents, alors novice dans la Compagnie, y arrive ; sur-le-champ on accourt en foule à son hôtellerie, on l'interroge avec avidité, on se plaît à lui entendre raconter d'édifiants détails sur le Saint et on lui offre aussi de l'argent pour fonder une maison à Barcelone. Le P. Araoz refuse tout et se contente de donner des avis que l'on reçoit, comme tombés de la bouche même du Saint.
Cependant Ignace arriva dans la ville d'Alcala au commencement d'août 1526. La première personne qu'il rencontra et dont il reçut une aumône fut Martin Olave. Appelé de Dieu par une vocation signalée à la Compagnie, Olave, docteur et professeur de l'Université de Paris, était accueilli par le saint Fondateur, vingt-six ans après cette première entrevue (io3). Il était jeune alors et étudiait la philosophie à Alcala.
Ignace avait trois mois devant lui jusqu'à l'ouverture des cours : il les employa à sa propre sanctification et au soulagement du prochain. Bientôt arrivèrent ses trois compagnons, auxquels s'en adjoignit un quatrième. Ce dernier était un jeune
français, page de don Martin de Cordoue, vice-roi de Navarre. Pour le moment il était retenu à l'hôpital par une blessure reçue dans une mêlée. Cette circonstance, malheureuse en apparence, fut pour lui la cause d'un véritable bonheur ; car, tandis que les gens de l'art travaillaient à lui rendre les forces du corps, il recouvra, par les soins et les exhortations d'Ignace, la santé de l'âme. Nos cinq amis portaient le même costume : une simple tunique grise descendant jusqu'aux pieds, et un chapeau de même couleur. Fernand de Para en logea deux par charité, André de Arcé hébergeait les deux autres. Ignace avait pris une chambre dans l'hôpital dit & Antesana ; il ne lui avait pas été difficile de l'obtenir, abandonnée qu'elle était depuis longtemps par suite d'apparitions et de bruits étranges dont elle était le théâtre.
Dès la première nuit, il put le constater lui-même. Tout d'abord Ignace fut effrayé par de terribles visions et par un épouvantable fracas; mais revenu de la première surprise, et voulant terrasser d'un coup les démons, il se dresse sur les genoux :
« Si Dieu vous a donné le pouvoir de me nuire, leur « dit-il, me voici ! J'aime sa sainte volonté quel que soit l'in- « strument employé pour l'accomplir. Vous pouvez m'accabler « de tout le mal qu'il vous a été permis de me faire. Mais si « vous n'avez reçu de Dieu aucune autorisation, pourquoi venez- « vous troubler le repos d'un pauvre misérable ? » Les démons disparurent et renoncèrent à tourmenter Ignace, persuadés qu'il aurait plus gagné par sa patience qu'eux-mêmes par leurs attaques.
A Alcala, son genre de vie était le même qu'à Barcelone ; il distribuait aux pauvres les aumônes qu'il recevait pour son propre entretien (I04). Sa charité le portait surtout à rechercher les malheureux qu'un revers de fortune jetait subitement dans la misère, et que la honte retenait dans leurs misérables réduits. Plus d'une fois Ignace fut surpris par des amis ou d'anciennes connaissances dans ses courses mystérieuses. Il se dérobait alors soigneusement aux recherches, et courait soulager d'autres infortunes. Martin Saez, un des habitants d'Azpeitia les plus en vue et les plus riches, eut occasion de le constater. Arrivé à