LIVRE PREMIER. — CHAPITRE IX
Alcala pour affaires, il désira voir Ignace qu'il avait autrefois connu et dont il entendait parler comme d'un saint. Il l'attendit à sa sortie des cours, le reconnut, le suivit sans se faire remarquer et le vit entrer dans une pauvre maison. Quand il fut sorti, il entra lui-même et trouva une pauvre femme infirme et misérable. Il lui demanda ce qu'était venu faire cet étudiant, et si elle le connaissait. « Je ne sais qu'une chose, répondit-elle, « c'est que tous les jours il m'apporte l'aumône, et me console- « par des exhortations pleines de piété et d'amour de Dieu. Il « m'a tout l'air d'un saint. » — « Eh bien, demain quand il revien- « dra, dites-lui que s'il a besoin d'argent pour lui ou pour « d'autres, vous connaissez une personne qui lui en trouvera. » Cette femme fit la commission. Se voyant découvert, l'humble Ignace répondit : « Ma sœur, jusqu'à ce moment, j'ai pourvu à « vos besoins ; à l'avenir Dieu le fera d'une autre manière. » Il partit pour ne plus reparaître.
On enseignait à l'Université d'Alcala la logique de Soto, la physique d'Albert le Grand, et la théologie du Maître des sentences. Ignace, qui mesurait probablement les forces de son intelligence sur l'impétuosité de son zèle, fut trompé par son ardeur. Il suivait avec grand courage, mais non sans quelque confusion, ces trois branches d'enseignement à la fois : il consumait ainsi son temps et ses peines sans utilité ; car, en voulant tout étudier simultanément, il finissait par ne rien apprendre.
Dieu ne l'avait point conduit, en effet, à Alcala pour le faire avancer à grands pas dans les sciences humaines. Il voulait plutôt faire donner par lui aux autres l'instruction spirituelle. Aussi le Seigneur le soumit-il à des persécutions extérieures, propres à exercer rudement sa patience. A la longue, Ignace se sentit si peu apte aux travaux de l'Ecole, qu'il dut y renoncer pour se livrer uniquement à la sanctification de ses frères.
Il commença donc à fréquenter les hôpitaux, à y enseigner la doctrine chrétienne, à donner des conférences spirituelles, à converser avec les étudiants, surtout avec les plus désordonnés ou avec ceux qu'il voyait entourés de beaucoup d'amis et de compagnons. En ramenant ceux-ci à une vie réglée, il espérait en gagner à la fois un plus grand nombre.
Dieu bénissait ses fatigues par de nombreuses conversions.
Ces conversions lui méritèrent même la réputation et le nom d'homme apostolique.
Ce n'était pourtant pas à son éloquence qu'il devait l'efficacité de ses discours. La nature lui avait refusé ce don. Mais son cœur parlait ; et ce cœur, tout embrasé de l'amour de Dieu, semblait un foyer d'où jaillissaient sur ses auditeurs, les flammes dont il était dévoré.
Il portait donc aux âmes des coups irrésistibles. Il aimait surtout à employer la vertu de l'Evangile contre les pécheurs les plus endurcis. L'expérience lui avait appris que les esprits plus intraitables se laissaient enfin subjuguer par la toute-puissance de la parole divine.
Parmi ces esprits intraitables, figurait un ecclésiastique revêtu d'une haute dignité dans une des premières églises d'Espagne. Ignace vint un jour lui rendre visite ; le prêtre, croyant qu'on venait lui demander l'aumône, reçut le solliciteur. Ce fut le seul motif qui l'empêcha de lui fermer sa porte. Toutefois, à la vue du Saint, il se sentit troublé, et son visage parut s'altérer. Ses soupçons et ses craintes s'accrurent, quand Ignace demanda à l'entretenir en particulier.
Dès qu'ils furent seuls, Ignace lui dit : « Assurément un « homme de rien, et surtout un misérable pécheur tel que moi, « n'oserait s'arroger le titre d'ami à l'égard d'un seigneur de « votre qualité ; cependant mon affection et mon dévoûment « pour votre personne sont tels, qu'entre mille de vos amis, il « ne s'en trouverait peut-être pas un seul qui vous fût aussi « sincèrement dévoué. — Je vous suis dévoué, continua-t-il, « plus que vous ne l'êtes à vous-même ; car c'est votre âme, « c'est-à-dire la plus noble partie de votre être que j'aime, et « vous n'en prenez aucun soin. Vous ignorez, et je n'en suis « pas surpris, ce que l'on dit de vous dans Alcala. C'est la « faute de votre entourage, qui ne laisse parvenir jusqu'à <( vous que les bruits flatteurs et agréables ; mais ce qui « m'étonne, c'est que vous n'entendiez pas la voix de votre « conscience ! Dieu vous a-t-il donc mis au monde pour ne son- « ger qu'à vous y divertir, comme s'il n'y avait ni ciel ni enfer ? « Est-ce chose si peu importante de sauver son âme ou de la « perdre éternellement ? Si à cet instant la mort vous frappait