LIVRE PREMIER. — CHAPITRE IX
« (ce qu'à Dieu ne plaise), que deviendriez-vous pour toujours ? « Que deviendraient ces richesses dont vous ne vous servez « que pour offenser, pour outrager le Dieu plein de bonté, de « qui vous les tenez ? Et ces plaisirs honteux qui perdent votre « âme, quel compte en rendriez-vous ? quel compte encore de « toutes les âmes qui périssent par votre faute ?... » A ces derniers mots, l'indignation du prêtre éclata contre ce mendiant qui venait l'insulter dans sa propre maison. Il l'interrompit en l'accablant d'injures et le menaça, s'il ajoutait une parole, de le faire jeter par la fenêtre.
Ignace, sans s'émouvoir d'une fureur qui lui paraissait le délire d'un malheureux frénétique, continua et redoubla même les efforts de son zèle. Le peu de mots qu'il put encore lui adresser, vivifiés sans doute par l'esprit de Dieu, vibrèrent jusqu'au fond de son âme et suspendirent son courroux. Quand il le vit plus calme, Ignace poursuivit avec une noble intrépidité, parvint à toucher son cœur et le vit enfin s'humilier devant Dieu.
Les serviteurs, attirés par la voix de leur maître irrité, s'attendaient à quelqu'étrange scène; mais leur surprise fut extrême lorsqu'ils le virent sortir de son appartement en donnant à Ignace de grandes marques de respect. Il leur ordonna même de préparer un couvert pour cet étranger qu'il retenait à souper. Notre Saint ne s'y refusa pas, dans l'espoir de mettre ce temps à profit pour l'entretenir encore des choses de Dieu et le fortifier dans ses résolutions. A partir de ce jour, le nouveau converti fut un des amis et des défenseurs les plus zélés d'Ignace. Celuici, de son côté, s'attacha d'autant plus à cette âme, que sa conversion avait été la source de beaucoup d'autres.
De semblables changements de vie se succédaient chaque jour.
Peu à peu il s'était formé à l'hôpital une école de spiritualité qui comptait au moins autant de disciples que la savante Université d'Alcala. Le prince des ténèbres ne pouvait laisser paisible une œuvre qui lui enlevait tant d'adeptes. Quelques misérables essayèrent d'abord de faire passer Ignace pour magicien.
Personne ne leur donnant créance, force fut de recourir à
d'autres moyens. On imagina de soulever contre lui l'autorité des tribunaux, afin de le discréditer auprès des ignorants, par des enquêtes injurieuses à sa vie et à sa doctrine.
On avait depuis peu découvert et condamné en Espagne les propagateurs de certaines opinions dangereuses qui se disaient illuminés (IOS). D'ailleurs, un grand et terrible mouvement commençait à bouleverser l'Europe. Luther, de sa voix éclatante et passionnée, remuait les esprits ; ses ouvrages lus, commentés, reproduits sous mille formes, animaient toute l'Allemagne contre la Papauté. Par contre, en Espagne, l'I-nquisition veillait avec une vigilance extrême à la conservation de la foi catholique.
C'était, il faut l'avouer, un spectacle étrange de voir des hommes et des femmes appartenant à. tous les rangs, se réunir dans un hôpital, autour d'un homme qui savait à peine la grammaire.
On épia les personnes, on commenta les discours, on s'insurgea sourdement contre les discours et les personnes. Les choses allèrent si loin que le docteur Alphonse Sanchez, chanoine de l'église des saints Juste et Pasteur, refusa un jour publiquement la communion à Ignace et à ses compagnons, en leur reprochant d'user trop familièrement des choses saintes. Mais un instant après, éclairé sans doute d'en haut, il leur distribua de lui-même le pain de vie. A ce moment, il éprouva, dit-il plus tard, un si doux sentiment de dévotion, qu'il eut peine à retenir ses larmes. Ce jour-là même, il voulut avoir Ignace à sa table ; et, après l'avoir entendu parler des choses de Dieu, il le vénéra comme un saint.
Cependant quelques-uns des nouveaux convertis éprouvèrent de violents troubles et même de grandes souffrances corporelles; les soupçons s'accrurent aussitôt ; on les attribua à des enchantements, à des sortilèges. Tous ces faits, dénaturés comme de coutume, furent portés au tribunal de l'Inquisition de Tolède, avec prières instantes d'y apporter un prompt remède. Don Alphonse de Mejia, chanoine de la cathédrale, fut donc envoyé secrètement à Alcala, pour y prendre, de concert avec le docteur Michel Carrasco, chanoine de Saint-Just, des informations sur cette affaire. Il remplit sa mission avec autant d'activité que de prudence.