‹ Histoire de Saint Ignace de Loyola d'après les documents originauxChapitre 55 sur 168 · LIVRE PREMIER. — CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER. — CHAPITRE IX

devant le Recteur de l'Université, à qui appartenait le droit de les juger. Pierre Ciruelos, sachant combien Matthieu Pascual était dévoué à Ignace, craignit de ne pas trouver en lui la sévérité que lui paraissaient mériter de semblables délits. Il s'adressa donc au vicaire-général Figueroa et lui porta ses plaintes.

L'autorité et l'estime dont jouissait le Docteur auprès du cardinal Ximenès, qui lui avait donné la première chaire de théologie, nouvellement fondée par lui dans cette Université, engagèrent facilement le vicaire-général à lancer contre Ignace un mandat d'amener.

Tandis qu'on le conduisait en prison, le jeune D. François de Borgia, fils du duc de Gandie, vint à passer ; il pouvait avoir alors environ dix-sept ans. Tous deux offraient en ce moment un contraste bien frappant : l'un, au milieu des sbires, traîné honteusement en prison ; l'autre, escorté d'une brillante suite, recevait de tous hommages et respect. Ce qui ne semblait alors qu'un effet du hasard, propre à redoubler la confusion d'Ignace, n'était sans doute qu'une disposition miséricordieuse de la Providence. Dieu devait en effet dédommager plus tard Ignace de cette humiliante rencontre en lui donnant la joie de voir ce même seigneur duc de Gandie, ancien vice-roi de Catalogne, venir à Rome se mettre sous son autorité et entrer dans le nouvel Ordre qu'il avait fondé.

Bien qu'Ignace fût en prison, il n'avait perdu ni la vénération ni l'amour de ses disciples, qui accouraient en grand nombre pour l'entendre. Les personnes du premier rang ne craignaient pas de pénétrer dans son cachot; elles le trouvaient si libre et si content, qu'il semblait être là de son plein gré, afin de prouver par son exemple comme par ses paroles que l'homme dont le cœur porte Dieu trouve partout le paradis. Tirant de sa situation actuelle des sujets d'instruction, il parlait avec tant d'ardeur, qu'il paraissait véritablement hors de lui. « Aimer Dieu, aimer « Dieu, répétait-il sans cesse, c'est là le bonheur ; souffrir pour « lui, c'est la plus grande marque d'amour : ainsi donc souffrir « pour la gloire de Dieu, voilà la vraie joie, voilà la plus insigne « félicité ! »

Parmi ses visiteurs habituels, on remarquait Georges Navero, alors premier professseur d'Écriture Sainte à Alcala, homme

éminent par son grand sens et sa piété. Un jour, il fut si ravi des discours d'Ignace, qu'il laissa passer par mégarde l'heure de sa leçon ; puis, courant en toute hâte auprès de ses écoliers qui l'attendaient dans la cour, et les abordant, le visage encore comme transfiguré d'admiration : Je viens de voir Paul dans les fers, s'écria-t-il ; Vidi Patclum in vinculis, ne croyant point exagérer, en comparant la générosité d'Ignace dans les souffrances à celle du grand Apôtre.

En attendant, le vicaire-général Figueroa poursuivait ses enquêtes. Les accusations calomnieuses ne manquaient pas ; mais à les examiner à fond, il ne s'y rencontrait pas ombre de vérité. Bientôt même les témoignages favorables à l'innocence d'Ignace affluèrent si pressés, que ce procès semblait propre à le faire plutôt canoniser que condamner. On déclarait sa doc- ' trine sans tache, sa vie exemplaire, ses travaux apostoliques. Dans ses entretiens privés et publics, il exhortait surtout à aimer Dieu par-dessus tout, à secourir les pauvres, à visiter les prisonniers et les hôpitaux, à supporter avec patience les épreuves, à expier ses fautes par des pénitences volontaires.

Il enseignait à examiner deux fois par jour sa conscience, et donnait sur ce sujet une méthode en divers points. Il louait la fréquentation hebdomadaire des sacrements. Enfin sa parole était si persuasive qu'elle inspirait souvent le désir d'abandonner le monde pour vivre avec Dieu dans la solitude.

Tandis qu'on poursuivait ce singulier procès, des personnes de haut rang venaient présentera Ignace leurs offres de service, soit pour le défendre, soit pour obtenir les faveurs qu'il pourrait souhaiter. Parmi elles se signalèrent Dona Teresa Enriquez, mère du duc de Maqueda, et Dona Leonora Mascarenas, alors dame d'honneur de l'Impératrice, et depuis gouvernante du prince Philippe II. Mais notre Saint était bien loin de désirer son élargissement par grâce, il ne consentit même pas à prendre d'avocat pour défendre sa cause. C'était la cause de Dieu ; il la remettait entre ses mains ; et, comme la calomnie seule pouvait le faire condamner, il se serait estimé heureux de cette condamnation.

Un de ses compagnons, nommé Calixte, se trouvant à Ségovie, apprit l'emprisonnement d'Ignace. Il accourut aussitôt,

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