LIVRE PREMIER. — CHAPITRE IX
rai Figueroa. Il avait, en effet, condamné Ignace au silence, malgré la pureté reconnue de sa vie et de sa doctrine.
Ne pouvant plus ni parler de Dieu, ni gagner des âmes, ni même soutenir celles qu'il avait déjà ramenées, Ignace crut n'avoir point de meilleur parti à prendre que de se rendre à Salamanque, selon le conseil de l'archevêque de Tolède, Don Alphonse de Fonseca (J°9). Il devait y continuer ses études ; mais Dieu ne le laissa pas longtemps dans cette ville. La volonté divine semblait le pousser à abandonner l'Espagne, car malgré tant de vicissitudes, la résolution de mener ses études à bon terme se maintenait chez Ignace, ferme, inébranlable. Ce fut le motif qui le conduisit enfin à Paris, où le ciel lui tenait en réserve François Xavier, Jacques Laynez et quelques autres hommes destinés à servir de pierres fondamentales au grand édifice de sa Compagnie. Comme on put en juger par la suite, son rapide séjour à Alcala contribua puissamment à cette œuvre. Il y laissa une réputation de sainteté, qui, excitant le désir de le connaître, attira Salmeron, Bobadilla, Olave, Natal, d'Éguia, Ledesma, Miona, et tous ces hommes distingués par leurs talents et leur sainteté, que nous verrons apparaître dans la suite de cette histoire. Il en fut de même à Salamanque. Comme à Alcala, Ignace y jeta, en quelque sorte, ses filets; puis Dieu le poussa vers Paris pour rassembler là les hommes qu'il jugerait propres à l'aider dans l'exécution de son grand projet.
Une fois établi à Salamanque, Ignace reprit son ancienne habitude de parler en public et en particulier des choses de Dieu. Mais, soit qu'on y eût reçu de fâcheuses préventions d'Alcala, soit que le malheur des temps rendît suspectes même les choses les plus saintes sitôt qu'on les présentait sous un aspect de nouveauté, deux semaines s'étaient à peine écoulées au milieu de ces pieux exercices et de ces saintes conversations, que plusieurs religieux dominicains, gardiens vigilants de la foi, voulurent connaître à fond la vie et la doctrine d'Ignace. Rien n'était plus aisé : Ignace avait choisi l'un d'eux pour directeur. Celui-ci invita un jour son pénitent à dîner, et l'avertit de se tenir prêt à répondre aux interrogations qui lui seraient adressées par quelques-uns des religieux. Le repas fini, il le conduisit dans une chapelle où le P. Vicaire l'attendait. Celui-ci, après de
grandes louanges données à son genre de vie apostolique et à la ferveur de ses discours, finit par s'informer de la nature et du fruit de ses études. Ignace reconnut avoir peu étudié et ne rien savoir.
« Quoi donc ? reprit le P. Vicaire ; peu d'études, point de « science! et vous prêchez ainsi, sans être théologien ?» — « Je « ne prêche pas, répondit Ignace, mais je parle familièrement « des choses de Dieu, dans le seul espoir de convertir à lui « quelques-uns de ceux qui m'écoutent. »
Interrogé ensuite sur le sujet de ses exhortations, il répondit qu'il parlait en général des vertus et des vices.
« Mais c'est là, reprit le P. Vicaire, un sujet de haute théo- « logie ; cette science vous est étrangère, d'après vos propres « aveux ; vous ne pouvez donc la posséder que par un don « surnaturel du Saint Esprit : si cela est, convenez-en. »
Ignace ne crut pas cette conséquence parfaitement juste; car le P. Vicaire ne voulait parler que du côté spéculatif de la question, telle qu'on la traitait dans l'Ecole ; lui ne s'occupait que des actions, et de leur utilité ou de leur danger pour le salut. Il garda donc le silence. Son examinateur 'croyant l'y avoir réduit, « dans des temps comme ceux-ci, poursuivit-il, « où tant d'erreurs se répandent dans la chrétienté, vous osez, « sans lettres, sans études, traiter en public de ce que vous « ignorez, et vous voulez encore dérober vos enseignements à « celui qui pourrait juger de vos erreurs. Si votre doctrine est « pure, pourquoi vous taisez-vous maintenant ? Si elle ne l'est « pas, comment osez-vous l'enseigner ? D'ailleurs quel étrange « vêtement porte là votre compagnon ?» Il parlait de Calixte, arrivé depuis peu d'Alcala, qui portait une soutanelle courte, un grand chapeau et son bourdon de pèlerin. Or, Calixte étant d'une taille élevée et d'une tournure peu gracieuse, son costume paraissait assez ridicule. Calixte répondit, et c'était la vérité, qu'il avait donné le reste de ses habits à un pauvre plus indigent que lui. Le P. Vicaire sourit de cette explication, comme d'un mensonge heureusement trouvé, et résolut, puisqu' Ignace gardait le silence sur sa doctrine, de le forcer enfin à s'expliquer (lto). En conséquence il le fit enfermer dans une cellule du monastère, mit des gardes à sa porte, et l'y retint trois jours. Il