LIVRE PREMIER. — CHAPITRE IX
employa ce temps à agir auprès des tribunaux. Cependant plusieurs religieux venaient, soit pour voir le prisonnier, soit pour l'entendre. Ignace parlait des choses spirituelles avec une entière tranquillité d'esprit, et d'autant plus librement qu'il était sûr d'être compris de ses auditeurs versés eux-mêmes dans ces matières. Les avis des Pères sur son compte, furent partagés. Les uns le regardaient comme un saint, et, persuadés qu'il n'avait pu acquérir qu'à la faveur d'une haute contemplation de si admirables lumières, ils étaient d'avis de le laisser enseigner librement, puisqu'on reconnaissait aisément que l'esprit de Dieu parlait par sa bouche. D'autres, au contraire, opinaient que, saint ou non, un ignorant ne pouvait s'ériger en maître; qu'on devait au moins examiner soigneusement sa doctrine, et s'assurer que de dangereux enseignements ne se glissaient pas à la faveur de cette apparente sainteté.
Au bout de trois jours (IIT), Ignace et Calixte furent jetés dans une prison si affreuse, qu'une pareille détention était bien plutôt un châtiment, qu'une mesure préventive. Une même chaîne, longue de douze palmes, fut rivée à un pied de chaque prisonnier. L'un des captifs ne pouvait se mouvoir, sans obliger l'autre à le suivre. On s'empara de tous les écrits spirituels d'Ignace et on se mit à en disséquer chaque parole. Pour lui, il était si tranquille et même si heureux dans cette prison, que, pendant toute la première nuit, il ne cessa de chanter avec son compagnon tous les psaumes et toutes les hymnes qu'il savait par cœur.
Le lendemain il y eut affluence de pieux visiteurs. Ces âmes charitables, voyant que pour prendre un peu de repos le prisonnier devait s'étendre sur une terre presque fangeuse, voulurent lui procurer quelques soulagements, malgré ses instantes réclamations.
Plusieurs jours s'écoulèrent ainsi. On finit par le faire comparaître devant quatre examinateurs. Trois d'entre eux, Isidore, Paravina et Frias étaient docteurs ; le quatrième, bachelier et vicaire-général, portait aussi le nom de Frias. Ces théologiens interrogèrent Ignace tour à tour : ils lui posèrent plusieurs questions très subtiles sur les mystères de la Très-Sainte- Trinité, de l'Incarnation, de l'Eucharistie, et même sur le droit
canon. Ignace, tout en avouant son ignorance, répondit avec une telle solidité de doctrine et une si grande exactitude d'expression, qu'ils en furent stupéfaits. Ensuite on l'engagea à parler, comme il avait coutume de le faire en public, sur le premier commandement. C'était souffler sur le feu qui embrasait son cœur, pour en faire jaillir la flamme. Car, lorsqu'il traitait de l'amour divin, il s'animait, non plus en docteur qui enseigne une doctrine, mais en saint qui la sent et la pratique dans son cœur (II2).
Cependant, un incident vint mettre dans tout leur jour la sincérité et l'innocence d'Ignace. Deux autres de ses compagnons étaient enfermés dans la prison commune ; lui-même, sans en être requis, les avait fait connaître aux juges, pour qu'ils pussent les soumettre à un examen. Or il arriva qu'une nuit les prisonniers forcèrent les portes, et tous s'évadèrent. Seuls, les compagnons du Saint y demeurèrent autant par sentiment de leur innocence, que pour avoir appris d'Ignace à regarder les souffrances comme une faveur particulière de Dieu. Dès ce moment, on leur donna pour prison une habitation commode et spacieuse. Mais Ignace restait dans les fers. Sa prison, il est vrai, semblait être devenue un rendez-vous public. Des hommes de tous rangs accouraient pour l'entendre. Parmi eux, se trouvaient Dom François de Mendoza, depuis évêque de Burgos et cardinal, et le vicaire-général, qui avait été le plus sévère ou le plus zélé de ses interrogateurs. En le voyant enchaîné, ce dernier lui exprima, autant par ses regards que par ses paroles, une grande compassion ; mais Ignace, se tournant vers lui, le visage enflammé, comme il l'avait d'ordinaire quand il exhalait les sentiments de son cœur envers Dieu: «Je « vous répéterai, lui dit-il, ce que je disais tout-à-1'heure à une « dame, qui se désolait fort sur ce qu'elle appelait mon extrême « misère, et que j'appelle, moi, mon extrême bonheur. Si « l'amour de Dieu est dans votre cœur, vous comprendrez « aisément que souffrir pour Dieu, c'est une jouissance à laquelle « tous les plaisirs de la terre ne peuvent être comparés. Je vous « l'assure, il n'y a pas à Salamanque tant de chaînes et de fers « que je n'en souhaite davantage pour l'amour de Celui, en « l'honneur duquel je porte ceux-ci, fers qui à vos yeux sont « déjà trop pesants pour moi. »