‹ Histoire de Saint Ignace de Loyola d'après les documents originauxChapitre 60 sur 168 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Après vingt-deux jours d'emprisonnement, Ignace et ses compagnons comparurent enfin devant leurs juges. Reconnus innocents, on leur rendit la liberté, et il leur fut permis de reprendre leur premier genre de vie, et même de prêcher. Ils devaient seulement s'abstenir dorénavant, n'étant pas encore versés dans la théologie, de déterminer ce qui est péché mortel et ce qui est péché véniel, question toujours épineuse et pleine de difficultés, même pour les hommes les plus éclairés. Les juges croyant avoir traité Ignace avec les égards convenables, le congédièrent, avec de grands témoignages d'affection. Mais le Saint portait ses vues plus loin dans l'avenir. Il jugea que la défense faite par ses juges équivalait à un ordre de se taire. En effet, s'il continuait à s'élever, comme il l'avait toujours fait, contre l'offense de Dieu, on pourrait l'accuser d'en avoir déterminé la nature, et par conséquent de s'être écarté des injonctions reçues. Use décida donc, trois semaines après son élargissement, à quitter l'Espagne, et il se dirigea vers Paris (II3).

Hïtovt fieeonù, — Chapitre premier.

Arrivée d'Ignace à Paris. — Inconstance et fin malheureuse des premiers compagnons de saint Ignace. — Sa charité à l'égard d'une personne qui l'avait offensé. — Conversion de plusieurs étudiants. — Ignace délivré d'un châtiment injuste.— Nouvelles conversions.

GNACE arriva à Paris, le 2 février 1528 (x). Là, il se réunit à quelques Espagnols, dans une maison dont le loyer était payé en commun. Il acquittait sa quote-part au moyen d'aumônes envoyées de Barcelone. C'est grâce à ces secours qu'il pensa économiser au profit de ses études un temps ordinairement employé à mendier. Jusque-là, Ignace avait suivi confusément toutes les branches de l'enseignement ; il résolut de les reprendre avec ordre depuis les premiers éléments. Mais il fut bientôt dérangé dans ses plans : un de ses compagnons dépositaire de sa bourse en avait dépensé tout le contenu, vingt-cinq ducats, pour son propre usage. Comme cet ami peu délicat ne pouvait rendre l'argent, Ignace fut contraint de demander un asile à l'hôpital de Saint-Jacques et d'implorer désormais, pour vivre, la charité publique.

Ce nouvel état de choses nuisait beaucoup à ses études, car l'hôpital était fort éloigné du collège Montaigu dont il suivait les classes. De plus les portes de cet hôpital s'ouvrant tard le matin et se fermant de bonne heure le soir, il devait perdre, chaque jour, une partie des leçons. Quelques amis s'employèrent, mais inutilement, pour l'attacher au service d'un homme de lettres, qui aurait été tout à la fois son maître et son professeur. Ignace eût ainsi satisfait sa dévotion particulière, en servant Jésus-Christ dans sa personne et les apôtres dans celles de ses disciples (2). Pressé par la nécessité, appuyé sur les conseils d'un religieux de ses amis, il prit le parti d'aller en Flandre (3),

pendant les vacances, et d'y mendier, auprès des marchands espagnols assez d'argent pour vivre une année entière à Paris, sans autre souci que celui de ses études. Dans le même but, il passa aussi en Angleterre, pays alors catholique.

Sur ces entrefaites, Jean Madera, compatriote d'Ignace, lui représenta que se montrer partout dans cette misère, c'était porter atteinte à l'honneur de sa maison. On devait croire, en effet, sa famille ou trop indigente pour pouvoir subvenir aux besoins d'un de ses membres, ou assez avare pour s'y refuser. Bien plus, ajoutait Madera, en se conduisant ainsi, Ignace se rendait coupable d'injustice, puisqu'il compromettait sa réputation. Jean Madera était si convaincu, que tous les raisonnements du Saint ne parvinrent pas à l'ébranler. Alors celui-ci écrivit en forme de cas de conscience la question suivante : « Un gentil- « homme qui, par amour pour Dieu, a renoncé au monde, « peut-il, sans craindre de nuire à l'honneur de sa famille, aller « de pays en pays, ne vivant que d'aumônes ? » Ignace la soumit à plusieurs docteurs de Sorbonne parmi les plus éclairés; leur solution unanime fut qu'il n'y avait en cela aucune faute. Il montra à Madera cette décision, moins pour justifier son opinion que pour défendre la gloire de la pauvreté volontaire. Ennoblie par l'exemple de Jésus-Christ, pour l'amour duquel nous l'embrassons, cette pauvreté ne saurait ternir l'honneur de la plus illustre origine.

Au reste Ignace n'eut bientôt plus besoin d'entreprendre, pour fournir à sa propre subsistance, de longs et pénibles voyages ; car les marchands espagnols, instruits de la noblesse de sa naissance, se chargèrent de lui faire parvenir, à Paris même, le produit de leurs aumônes. Ces aumônes arrivaient si abondantes qu'elles suffisaient, non seulement aux besoins d'Ignace, mais encore à l'entretien de Pierre Le Fèvre et de Nicolas Bobadilla, et au soulagement de beaucoup de pauvres.

Pendant un de ses voyages en Flandre, il survint un incident attesté dans le procès de canonisation. Ce simple fait prouve que, longtemps avant d'avoir fondé son ordre, Ignace savait par révélation qu'il en serait le Père. Il était allé demander l'aumône chez un jeune espagnol de Médina del Campo, négociant à Anvers, nommé Pierre Cuadrado. Celui-ci traita Ignace avec

une généreuse libéralité. Dieu fit alors connaître à son serviteur par une lumière prophétique, les secours bien autrement importants qu'il recevrait du même bienfaiteur dans la suite. Regardant fixement Cuadrado : « Un jour viendra, dit Ignace, où « vous qui aujourd'hui exercez si libéralement la charité envers « moi, vous fonderez dans votre patrie une maison de l'Ordre « que Dieu établira plus tard, par le moyen du mendiant assisté « par vous. » La nouveauté de cette idée, le ton plein d'assurance qu'Ignace, contrairement à son habitude mit dans sa parole, la vénération chaque jour plus grande qu'inspirait le Saint, firent une profonde impression sur le jeune négociant. Cuadrado n'oublia jamais cette prophétie. Plus tard sa femme Dona Françoise Manson aimait à la raconter lorsqu'elle se trouvait avec quelque Père de la Compagnie.

La prédiction s'accomplit : Pierre Cuadrado fonda à Médina un collège de cette société, dont l'établissement lui avait été annoncé si longtemps d'avance (4).

Le trait suivant mérite encore d'être rapporté. Durant le séjour d'Ignace à Bruges, Louis Vives, homme d'une grande érudition et d'un jugement solide, le reçut un jour à sa table, sans autre motif que de faire la charité à un pauvre. En l'entendant parler de Dieu avec tant d'élévation et avec une si profonde connaissance des choses spirituelles, il fut ravi d'admiration. Quand son hôte fut parti, il dit à ses autres convives : Cet homme est tin saint ; vous le verrez un jour fonder quelqu ordre religieux.

Les talents d'Ignace, pour opérer de grandes choses dans le service de Dieu, étaient si manifestes, qu'au premier coup d'œil et à la seule lumière du bon sens, on pouvait prévoir ce qu'il accomplirait (5).

De plus en plus fixé sur sa mission, Ignace s'appliquait dès lors à faire un nouveau choix d'hommes propres à accomplir, pour la gloire de Dieu, les œuvres peu communes dont il avait conçu le plan. Je dis un nouveau choix, parce qu'il en fut de ses quatre premiers compagnons comme de ces graines qui après avoir produit une belle tige verdoyante, restent stériles. Ils ne se trouvèrent pas de taille à marcher sur les traces d'un géant. Les accusations, les calomnies, la prison, les chaînes,

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