LIVRE PREMIER. — CHAPITRE I
des Ordres religieux spécialement destinés à les combattre ; c'est ainsi qu'il opposa le grand Athanase à Arius, Basile à Eunomius, Grégoire à Julien, Cyrille d'Alexandrie à Nestorius, Jérôme à Elvidius, Augustin à Pelage, et, pendant quatre siècles, aux fureurs des Albigeois et aux vices du monde entier, les Ordres des deux saints Patriarches, Dominique et Fra- çois.
La naissance de S. Ignace, sa conversion, la fondation de son Ordre, coïncidèrent pareillement avec le besoin que l'Église éprouvait de nouveaux auxiliaires. On l'a remarqué encore, l'année même où Christophe Colomb concluait avec Ferdinand, roi de Castille, le traité qu'il exécuta quelques mois plus tard, en s'élançant à la découverte du nouveau monde, Dieu faisait naître saint Ignace, sans doute aussi, dans la pensée que la conversion de tant de nations barbares serait le fruit du zèle et des travaux des enfants du nouveau patriarche. En 1521, Martin Luther déclare dans la diète de Worms, en présence de Charles- Quint, son obstination dans l'hérésie ; il se retire ensuite à Wartbourg où, « nouveau Jean dans une nouvelle Patmos », comme il le dit audacieusement, il écrit contre les vœux monastiques un livre dont la lecture dépeuple, en peu de temps, un grand nombre de monastères. Or la même année, Ignace quitte le monde, se consacre à Dieu, et après avoir recouvré la santé, se retire dans la solitude de Manrèse, où, à la vive clarté des vérités éternelles de la foi, il compose son admirable livre des Exercices spirituels. C'est avec ce livre qu'il rassemble ses compagnons, fonde son nouvel Ordre et envoie dans les monastères une foule innombrable de sujets d'élite. Autres coïncidences frappantes : Ignace et Calvin se trouvèrent ensemble à Paris (6). Calvin y rencontre un puissant appui pour les erreurs qu'il veut propager. Ignace s'y attache un apôtre, Pierre Le Fèvre, dont la vie et la doctrine confondront l'hérésie. Enfin, Henri VIII, roi d'Angleterre, après s'être acquis le glorieux titre de défenseur de la foi, publie, en 1534, un édit par lequel il condamne à mort quiconque n'effacera pas le titre àepontife des livres où ce titre se rencontrera. La même année, Ignace forme le dessein de fonder la Compagnie pour défendre l'Église et le Souverain Pontife. Voyez encore comment les conquêtes de la foi catholique dans les deux Indes ont surpassé ses pertes dans quelques
parties du nord de l'Europe, et comment les faits ont montré que Dieu avait destiné le nouvel ordre à la conversion de ces nations infidèles. Un auteur n'a-t-il pas calculé que saint François- Xavier avait gagné lui seul plus d'âmes à Jésus-Christ, que tous les hérétiques ensemble n'en avaient perverties (7) ? Que la divine Providence, tout en opposant le zèle d'Ignace à Luther, ait encore voulu donner à l'Eglise un apôtre et par lui des ouvriers apostoliques, des maîtres de la foi pour évangéliser les Indes, je puis en apporter le plus imposant témoignage.
Dans la bulle de canonisation de saint Ignace, Urbain VIII s'exprime ainsi : « Grégoire XV, notre prédécesseur d'heureuse « mémoire, considérant avec quelle ineffable miséricorde la Pro- « vidence divine, qui dispose et amène en leur temps tous les « événements de ce monde, a envoyé dans les siècles passés des « hommes distingués par leur science et leur sainteté, soit pour « porter l'Evangile parmi les idolâtres, soit pour extirper les « erreurs naissantes, reconnaît que Dieu en a agi de même en « ces derniers temps ; car les rois de Portugal ayant ouvert de « vastes champs aux travaux apostoliques dans les Indes orien- « taies et dans les îles les plus éloignées de l'océan, et le roi « catholique de Castille en ayant fait de même dans le nouveau « monde du côté de l'Occident, tandis que Luther et d'autres « hommes non moins dangereux entreprenaient, par leurs blas- « phèmes, de séparer du Saint-Siège apostolique les nations du « Nord, Dieu a suscité Ignace de Loyola, l'a retiré d'une manière « admirable du milieu des honneurs et de la milice du siècle, et « l'a rendu docile, sous la main divine, aux opérations de la « grâce. Après avoir fondé le nouvel Ordre de la Compagnie de « Jésus, qui, par son Institut même doit embrasser, entre autres « œuvres de piété et de zèle, la conversion des idolâtres, le retour « des hérétiques à la vraie foi et la défense de l'autorité des « pontifes romains, il termina par une précieuse mort une vie « dont la sainteté avait été admirable (s). » Ainsi parle le Pontife, mais revenons à la jeunesse d'Ignace.
Ignace était depuis quelques années à la cour du roi Ferdinand, lorsque, entendant parler des exploits de ses frères, il sentit s'éveiller en son âme une inclination jusqu'alors endormie. Il était d'ailleurs fatigué des frivoles assujettissements et de l'oisi-