LIVRE PREMIER. — CHAPITRE I
veté de la cour. Il découvrit donc à Don Antoine Manrique, duc de Najera, grand d'Espagne et vaillant chevalier, son désir de quitter la cour, pour la vie plus agitée des camps. Le Duc, dont il était parent, seconda ses projets, l'instruisit dans l'art de la guerre, et trouva dans son élève tant d'aptitude, qu'il le conduisit bientôt des premiers enseignements à une connaissance approfondie du métier des armes. Ignace passa promptement de la théorie à la pratique. Il se fit même comme simple soldat, et comme officier, une réputation de bravoure qui lui permit de parvenir bientôt aux postes honorables, récompense du mérite militaire.
Sa conduite était alors plus conforme aux lois de l'honneur qu'à celles de l'Évangile. Jamais, il est vrai, on ne lui entendit proférer de parole qui pût faire rougir l'innocence ; mais il faisait profession envers les femmes, d'une galanterie à laquelle l'entraînait plutôt la vanité de son âge qu'un caractère vicieux. Il était doué d'un talent particulier pour apaiser les mécontentements des soldats, et, plus d'une fois, il calma les colères de partis prêts à en venir aux mains. Néanmoins, pour soutenir ou défendre sa propre réputation, son cœur était prompt à s'enflammer, et son bras à combattre. Un tel homme devait mépriser les richesses ; il le prouva bien après la conquête de Najera, ville située sur les confins de la Biscaye. Ignace l'avait livrée au pillage, pour obéir aux ordres reçus ; mais il ne retint pour sa part de butin que l'honneur de la victoire, et le triste plaisir de la vengeance. L'oisiveté et le jeu étaient sans attrait pour lui ; le temps qu'il y aurait consacré, il l'employait à composer des poésies en langue castillane sur des sujets sacrés ou moraux. Il fit même un long poème, en l'honneur de saint Pierre. Le Saint allait bientôt récompenser le poète, en rendant au soldat grièvement blessé la santé et la vie.
Telles furent les occupations d'Ignace jusqu'à l'âge de trente ans. Dieu le frappa alors d'un coup terrible, qui lui ferma la voie des honneurs militaires. Mais autant la sainteté personnelle et la conversion des âmes sont supérieures à toutes les gloires de la terre, autant la nouvelle carrière qui s'ouvrit devant Ignace, dépassa-t-elle tous les rêves qu'avaient jusqu'alors caressés ses ambitieux désirs.
A cette époque, l'empereur Charles-Quint était loin de l'Espagne. Son absence avait enhardi à la révolte une partie de la Castille, qui, sous le prétexte ordinaire de la liberté publique, servait en réalité les intérêts de quelques seigneurs mécontents. Le vice-roi de Castille, l'amiral Don Frédéric, voulant pourvoir à la défense de plusieurs villes de son gouvernement qui couraient risque de tomber aux mains des rebelles, fit venir de la Navarre des hommes et de l'argent. Il dégarnit ainsi de troupes et de munitions de guerre plusieurs places fortes. Henri d'Albret ou de Brit, dont le père Jean III avait été spolié de cette province par le roi Ferdinand d'Aragon, entreprit de la reconquérir. Il donna le commandement de son armée à André de Foix, seigneur de Lesparre et frère cadet du fameux Odet de Foix, seigneur de Lautrec.
Le danger était imminent, le vice-roi de Navarre, Don Antonio Manrique, accourut auprès du vice-roi de Castille pour réclamer des secours. Mais André de Foix, déjà maître de Saint- Jean-Pied-de-Port et d'autres points moins importants, avait mis le siège devant Pampelune. Les habitants, effrayés par les masses de troupes qui bloquaient la ville et désespérant de tenir jusqu'au retour du vice-roi, commencèrent à parler de capitulation. Ignace, qui commandait la place (y), leur fit en vain espérer de prompts secours ; en vain il leur reprocha cette lâcheté. Il n'en put rien obtenir. Il abandonna donc la ville et se retira dans la citadelle. Mais, là aussi, il trouva des troupes faibles et intimidées ; car les ennemis, déjà maîtres de la ville, s'apprêtaient à donner l'assaut.
Avant d'en venir là, André de Foix invita la garnison à parlementer, et aussitôt le commandant et plusieurs autres officiers s'y décidèrent. A la vue d'une pareille faiblesse, Ignace pensa que si quelques gens de cœur ne se joignaient à eux, ils accepteraient peut-être des conditions aussi humiliantes que désavantageuses. Il résolut de les accompagner dans ces pourparlers. Il fallait bien un homme aussi intrépide que lui; caries ennemis, fiers de leur supériorité, et encouragés par la reddition de la ville, se montraient intraitables. On prolongeait les débats ; on n'obtenait pas des conditions moins onéreuses. Se rendre, tel était le dernier mot des Français ; et le commandant de la