‹ Histoire de Saint Ignace de Loyola d'après les documents originauxChapitre 71 sur 168 · LIVRE SECOND. — CHAPITRE III · texte numérisé non relu

LIVRE SECOND. — CHAPITRE III

« soin particulier, car Dieu le destine à faire de grandes choses « pour sa gloire. » Dès lors la mère de Simon regarda son plus jeune fils comme déjà consacré à Dieu. Le Seigneur, pour qui seul elle l'élevait, lui fit deux dons bien précieux : une angélique innocence qui le rendit vainqueur de dangereux assauts livrés à sa vertu, et un zèle enflammé qui le poussait à consacrer sa vie à la conversion des infidèles en Orient. Ce fut même dans cette pensée qu'il se joignit à Ignace.

Un jour qu'avec une grande ouverture de cœur, il confiait à son ami ces saints désirs, il apprit que tels étaient aussi les vœux et les projets d'Ignace. Une telle conformité de vues ne permit plus à Rodriguès de douter de la volonté divine. Le roi de Portugal ne l'avait envoyé à ses frais, étudier à l'université de Paris, que pour le mettre à portée de connaître Ignace et de s'associer à lui. Il n'hésita plus dès lors à devenir son disciple. Les Exercices spirituels le confirmèrent pleinement dans sa résolution (17).

Tels furent les six premiers enfants qu'Ignace réunit à Paris ; trois autres se joignirent à lui un peu plus tard. Il y en avait encore un qu'il désirait ardemment obtenir de Dieu, mais sa prière ne fut exaucée qu'après plusieurs années. Ce disciple si ardemment désiré s'appelait Jérôme Natal.

Comme l'histoire de Natal se rattache particulièrement à celle d'Ignace, je vais la raconter brièvement ici. Il ne manquait à ce jeune homme pour se signaler dans le service de Dieu, que d'être aidé par un apôtre.

Ignace fit tous ses efforts pour l'attirer à lui ; Pierre Le Fèvre et Jacques Laynez y mirent aussi tout leur zèle ; mais, sourd à leurs avis, Jérôme ne s'était point laissé entamer. On eut alors recours à Emmanuel Miona, directeur d'Ignace, homme expérimenté dans la conversion des âmes. Natal lui avait fourni l'occasion d'exercer sa charité, en le choisissant pour confesseur. Mais dès qu'il s'aperçut que Miona aussi l'exhortait à embrasser un genre de vie dont il ne voulait pas, passant à l'ironie : « Com- <? ment, lui dit-il, pouvez-vous me croire obligé à prendre un « parti que vous ne suivez pas vous-même ? Puisque c'est un si « grand bien de s'attacher à Ignace, donnez-moi d'abord l'exem- « pie ; alors je commencerai à y songer. »

Ignace souffrait de voir se perdre au milieu du monde un

jeune homme de si grande espérance pour le service de Dieu. Voyant l'inutilité des efforts tentés par ses amis, il voulut essayer lui-même de l'ébranler. Il vint donc le trouver un jour, et le conduisit dans une ancienne église peu fréquentée, où il s'arrêta avec lui. Là, sans crainte d'être interrompu par les visiteurs, il commença à parler des choses de Dieu,puis à lireune longuelettre dans laquelle il exhortait l'un de ses neveux à échanger le joug du monde pour celui de Jésus-Christ. Afin de donner à Natal une marque de confiance, il lut cette lettre tout entière, en appuyant sur certaines vérités plus importantes. Ces vérités commençaient, en effet, à émouvoir le cœur du jeune homme, mais dès que celui-ci s'en aperçut, il se raidit contre l'émotion, et tirant de sa poche le livre des Évangiles, il le montra à Ignace, en disant : « Je m'en tiens à ce livre ; il me suffit ; si vous n'avez rien de « mieux à m'ofirir, je ne vous suivrai point, comme je vois fort « bien que vous le souhaiteriez. J'ignore encore ce que vous « êtes, vous et vos compagnons ; ce que vous comptez faire, je « l'ignore encore davantage. » En disant ces mots il partit. De ce jour il évita de rencontrer soit Ignace, soit ses amis, tant il redoutait leur influence. Natal retourna dans sa patrie et y vécut plus de dix ans, toujours inquiet et vacillant. Il était peu satisfait de la vie à moitié chrétienne qu'il menait; et pourtant il ne se sentait pas le courage d'en embrasser une plus parfaite. L'Evangile ne lui suffisait pas; il aurait voulu l'entendre expliquer par un ange venu du ciel; il aurait désiré que le Sauveur l'invitât directement, visiblement à prendre la croix et à le suivre. Or cette invitation, Dieu ne la lui adressait pas. Telle est d'ordinaire la punition de ceux qui méprisent les avertissements dont Dieu leur fait l'aumône par le ministère de ses serviteurs : ils en souhaitent de plus retentissants et ils demeurent dans la misérable servitude des enfants du siècle.

Au milieu de ses perplexités, Jérôme Natal eut recours à un certain anachorète nommé Antoine, qu'il regardait comme un saint. L'ermite l'exhorta à donner chaque jour quelques moments à l'oraison mentale. Le fruit de ce saint exercice ne se borna pas à un peu plus de vigilance, à un peu plus de dévotion. A ce foyer Natal s'enflamma d'un zèle extraordinaire. Il conçut même le projet de s'associer quelques hommes capables

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