LIVRE SECOND. — CHAPITRE III
par leur instruction de se rendre utiles au prochain. Il ne remarquait pas que ses compagnons auraient pu lui montrer à leur tour le livre des Evangiles, et lui dire qu'ils ne voulaient d'autre guide pour les conduire à la perfection, puisqu'on ne pouvait en trouver de meilleur (l8).
Cependant la Compagnie de Jésus était fondée. Déjà elle s'étendait jusqu'aux Indes, et François Xavier, dans ses lettres à Ignace et à ses compagnons d'Europe, parlait des milliers d'infidèles qu'il avait amenés à la connaissance de la vraie foi. Dieu permit qu'une de ces lettres arrivât à Majorque, et qu'après avoir passé de main en main, elle tombât dans celles de Natal. Celui-ci la lut avidement. Ce Xavier qu'il avait jadis connu à Paris parmi les compagnons d'Ignace, lui apparut dans toute la grandeur de eon apostolat. Apprenant de plus par cette lettre que la Compagnie formait un nouvel ordre approuvé par le Souverain Pontife, il se rappela ses entretiens avec Ignace quelques années auparavant : « Oh ! voici vraiment une grande œuvre ! » s'écria-t-il ; et sans différer il prit la résolution de partir pour Rome. Cependant il n'avait alors d'autre pensée que de revoir Ignace et d'en recevoir quelques salutaires avis pour le bien de son âme. Aussi quand Jacques Laynez et Jérôme Domenech lui proposèrent de suivre avec eux les Exercices spirituels, il se plaignit à Ignace de cette proposition, comme d'un piège tendu pour l'attirer dans la Compagnie. D'ailleurs il ne se croyait ni les talents, ni les vertus nécessaires pour s'y rendre utile.
Le Saint le rassura et l'encouragea même à suivre les Exercices. Quant à la pensée d'entrer dans la Compagnie : « Ne vous « en occupez pas, lui dit-il, elle ne doit venir que de Dieu ; « et si Dieu vous l'inspirait, il saurait bien à quoi vous pourriez « être employé. »
Natal soutint, pendant les Exercices, de longs et pénibles combats contre lui-même ; car il les avait commencés avec la ferme résolution de ne se rendre à aucun mouvement intérieur, et d'attendre, pour fixer sa vocation, quelque avertissement surnaturel.
Mais Dieu, qui l'appelait, ne voulait pourtant lui faire connaître cette vocation que par les secrètes inspirations du
cœur ; et elles ne lui manquaient pas. Il combattait donc contre Dieu, contre lui-même, et discutait incessamment les raisons pour et contre le projet de s'associer à Ignace. Arrivé, dans le cours des Exercices, à la méditation des deux étendards, il s'avoua vaincu au moment même où il paraissait résister plus fortement. Après avoir sérieusement approfondi les motifs de suivre la bannière du Christ, il fut saisi de telles perplexités, de troubles si désolants, que ne pouvant soutenir de telles angoisses, il était prêt à tout abandonner. Mais, au milieu d'une nuit qu'il avait encore voulu donner à ces pénibles réflexions, il plut au Seigneur de jeter sur Natal un de ces regards de paix qui répandent, partout où ils tombent, le calme et la sérénité. Il n'en fallut pas davantage pour dissiper les ténèbres et apaiser la tempête. Aux noirs chagrins succédèrent de si douces consolations, que dans un moment de délicieux recueillement devant Dieu, Natal prit une plume et écrivit ces paroles : « Je recon- « nais maintenant que les raisons de mes luttes si opiniâtres « contre moi-même, raisons qui m'empêchaient de m'attacher « au service du Seigneur, ne méritent pas même un essai de « réfutation. Au contraire, tout ce qui m'en éloignait jusqu'ici « m'y attire maintenant et me console, car, après mûr examen, «j'ai compris que l'amour de moi-même et la révolte de la « nature m'avaient seuls fait combattre et douter. Je vois d'au- « tant mieux la volonté de Dieu dans ma présente détermina- « tion, que les sens et le monde y répugnent davantage. Le monde, « les sens ne peuvent comprendre ni goûter l'esprit de Dieu et son « règne dans nos âmes. C'est pourquoi ni les troubles ressentis « jusqu'ici, ni les plus rudes peines dont un homme puisse être « accablé, ni aucune souffrance inventée par les démons eux- « mêmes ne pourront me détourner de la résolution que je prends « au nom de la très sainte Trinité, Père, Fils et Saint-Esprit, « de pratiquer les conseils évangéliques, et de garder les vœux « et les engagements de la Compagnie de Jésus. Je suis prêt à « tout ce que l'on exigera de moi, conformément à ces vœux : « et je les prononce ici, avec crainte et respect, mais avec une « grande confiance en la miséricorde de Dieu, dont j'ai reçu « tant de bienfaits. C'est de toute mon âme, de tout mon pou- « voir, de toute ma volonté, que je m'engage par ces vœux !