‹ Histoire de Saint Ignace de Loyola d'après les documents originauxChapitre 73 sur 168 · LIVRE SECOND. — CHAPITRE III · texte numérisé non relu

LIVRE SECOND. — CHAPITRE III

« à Dieu en soit la gloire ! Ainsi soit-il. Le 23e jour de no- « vembre, 18e des Exercices. »

Cette solennelle promesse, Natal la tint fidèlement. Suivant la parole d'Ignace, il ne manqua pas d'emplois, au grand avantage de l'Italie, de la Sicile, de l'Espagne, du Portugal, de l'Afrique où il se livra pour le salut des âmes, à d'immenses travaux.

Après avoir d'abord refusé la gloire de jeter avec Ignace les fondements de la Compagnie, il eut au moins celle d'aider le Saint dans son gouvernement et de faire connaître dans la plus grande partie de l'Europe, l'esprit de sa législation.

Saint Ignace propose à ses compagnons d'adopter un plan de vie uniforme. — Premiers vœux prononcés par Ignace et ses compagnons, dans l'église de Notre-Dame de Montmartre.

^^^^^^^^E moment était arrivé où Ignace, chef d'une r véritable élite d'hommes pleins de cœur, pouvait poser avec eux les fondements de la grande œuvre qu'il méditait depuis si longtemps. Mais il fallait, pour cela, que tous fussent décidés à s'unir entre eux, comme chacun, en particulier, était déjà uni d'intention avec lui. Jusqu'alors il n'y avait eu aucune relation fixe entre ses disciples ; chacun d'eux se croyait attaché à Ignace. Celui-ci voulut leur ménager une surprise pleine de consolation. Mais avant de les lier tout à la fois envers Dieu, envers lui et entre eux, il leur prescrivit des prières, des jeûnes et d'autres pénitences à pratiquer, jusqu'à un jour déterminé. Ils devaient aussi, dans cet intervalle, après avoir réfléchi, arrêter leur choix sur le genre de vie le plus propre à procurer la gloire de Dieu et le salut des âmes. Tous lui communiqueraient ensuite leur détermination. Alors chacun apprendrait qu'il n'est pas seul à marcher vers ce noble but, et connaîtrait ses compagnons.

Au jour fixé, ils apportèrent leur réponse. Ignace les réunit. Ils étaient sept :

Ignace, Pierre Le Fèvre, François Xavier, Jacques Laynez, Alphonse Salmeron, Nicolas Bobadilla et Simon Rodriguès. En se voyant, ils ne purent retenir des larmes d'attendrissement et de joie, et ils se prosternèrent pour remercier le Seigneur.

Il y avait, dans cette assemblée, une telle réunion de mérites et de talents, que chacun se croyait indigne d'en faire partie.

Après une courte prière, ils se relevèrent, et Ignace prit la parole :

« Le Ciel vous a choisis entre tant d'autres, dit-il, pour des entreprises d'une importance peu commune ; j'en ai l'assurance au fond de mon cœur. A la vue de tels compagnons de vos travaux, combien votre courage doit s'animer et votre confiance surpasser celle que votre propre zèle et le désir de servir Dieu pouvaient vous inspirer ! car, remarquez-le bien, je vous prie, si chacun en particulier était capable de grandes choses pour la gloire de Dieu et de l'Église ; une fois tous réunis et ne formant plus qu'un corps et qu'une âme, quel secours pour chacun de vous, dans la réunion de vos efforts ! quels fruits n'en devez-vous pas attendre pour le plus grand bien de tous ! Vous avez eu le temps nécessaire pour réfléchir ; il faut maintenant vous prononcer. Quant à moi, mon unique vœu, c'est, avec le secours de Dieu, de conformer ma vie aux exemples de Jésus-Christ ; jamais on n'en trouvera de plus parfaits, ni de plus sûrs à imiter. Le meilleur des hommes, n'est-il pas celui qui s'en rapproche davantage ? Or le Sauveur ne s'est pas contenté de sa sainteté personnelle ; il a employé sa vie, il a souffert la mort pour le salut du monde. Ainsi donc, autant qu'il est permis à ma faiblesse, j'aspire à l'imiter sur ces deux points, en travaillant à ma propre perfection et au salut de mes frères. Je n'ignore pas que se renfermer dans sa propre conscience et jouir de Dieu dans les saintes délices de la contemplation, c'est une vie moins fatigante, plus exempte de dangers, plus paisible, plus douce enfin. Mais devons-nous préférer notre propre consolation aux intérêts de la gloire de Dieu, que rien ne saurait accroître comme le salut des âmes, fin sublime à laquelle le Sauveur a consacré ses travaux, ses souffrances et sa mort ? Peut-on être consumé de l'amour divin, sans chercher à réchauffer les cœurs tièdes ? peut-on être éclairé des lumières divines, et ne pas les faire resplendir aux yeux des aveugles, marcher dans la voie du ciel sans tendre la main à ceux qui s'égarent ? Pourrais-je craindre de m'appauvrir des dons célestes en les communiquant aux autres, ou perdre mon chemin en conduisant mes frères au ciel ? Non assuré-

« ment. Et à ne considérer que mon propre avantage, n'y « trouverais-je pas un accroissement de mérites et d'honneurs? « Mais pourquoi viens-je vous parler d'intérêts, d'avantages per- « sonnels ? L'amour vif, généreux, qui enflamme vos cœurs, « s'arrête- t-il à calculer ? L'exemple du Sauveur n'est il pas « sous nos yeux ? Lui, qui a racheté nos frères sur le Calvaire, « au prix de tout son sang, Lui, il le désire, il le veut ; et ce « désir, ce vouloir, ne nous suffirait pas ! »

Quant à l'exécution du projet auquel Ignace était irrévocablement déterminé, il dit à ses amis qu'après avoir parcouru dans sa pensée toute la terre pour y chercher le lieu où il pourrait travailler avec le plus de fruit à cette belle entreprise, il n'en avait point rencontré de plus fécond en promesses que la Terre- Sainte. Il l'avait visitée jadis, et n'avait pu, sans une grande douleur, voir esclave de Satan et privée des fruits de la mort de Jésus-Christ, cette terre où la liberté avait été acquise au monde, et où la Rédemption s'était opérée. C'était donc là qu'il voulait porter d;abord la précieuse semence de la foi. « Oh ! que « je m'estimerais heureux, s'écria-t-il, de verser mon sang pour « une telle cause, dans les lieux mêmes rougis du sang du Sau- « veur ! » En parlant ainsi, Ignace avait le visage tout enflammé de l'amour divin. Il ajouta qu'il était résolu, en attendant le moment propice à l'exécution de son projet, de s'offrir et de se consacrer à Dieu, solennellement et sans partage, et que, dans cette vue, il comptait s'engager par vœu à la pauvreté volontaire, à la chasteté perpétuelle et au voyage de Terre-Sainte. Ces brûlantes paroles furent suivies d'un moment de silence. Ignace attendit que les autres rissent connaître leur détermination respective ; mais tous les cœurs avaient parlé par sa bouche, et en exposant ses sentiments, il avait exprimé ceux de ses fidèles associés ; car Dieu, dont leur union était l'ouvrage, les avait animés d'un même esprit. « La Terre-Sainte ! » Telle fut la réponse unanime. Mais le Seigneur, voyant en eux des hommes capables des plus grandes choses pour procurer sa gloire, les destinait à de plus belles entreprises. A leurs travaux et à ceux de leurs successeurs, il confiait la terre entière, et à l'un d'eux surtout, une si vaste partie du globe, qu'elle eût suffi au zèle et aux fatigues d'un grand nombre d'apôtres.

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