‹ Histoire de Saint Ignace de Loyola d'après les documents originauxChapitre 74 sur 168 · LIVRE SECOND. — CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE SECOND. — CHAPITRE IV

Cependant tous applaudirent aux paroles d'Ignace et s'engagèrent à le suivre, à partager ses travaux. Ils s'embrassèrent ensuite en versant les larmes de la plus cordiale affection. Dès ce moment, ils furent tellement unis par les liens d'une mutuelle charité, qu'ils se regardèrent comme des frères, et portèrent à Ignace la déférence et l'amour dus à un frère aîné, ou mieux à un père. Le Seigneur, qui dirigeait leur zèle, permit alors qu'une même pensée se présentât à plusieurs d'entr'eux. Ils demandèrent si, dans le cas où le voyage d'outre-mer ne pourrait pas avoir lieu, ou si, une fois arrivés, quelque cause imprévue les forçait de s'éloigner, ils ne devraient pas aller dans d'autres contrées travailler à la conversion d'autres peuples.

Après de longues délibérations, on convint d'attendre un an à Venise. Si, pendant ce laps de temps, ils n'avaient trouvé aucun moyen de passer en Palestine, ils se regarderaient comme déliés de leur vœu, se rendraient à Rome et se présenteraient au Souverain Pontife pour lui offrir de travailler au salut des âmes, partout où il lui plairait de les envoyer. Mais la plupart d'entre eux n'avaient pas encore terminé leur cours de théologie (I9).

On résolut donc de continuer ces études à Paris, depuis le mois de juillet 1534, où l'on était alors, jusqu'au 25 janvier 1537. Après cette époque, aurait lieu le voyage de Venise.

Il ne restait plus qu'à prononcer les vœux au pied des autels et l'on choisit, comme le jour le plus convenable, le 15 août, fête de l'Assomption de la sainte Vierge. En déposant entre les mains de Marie l'offrande de leur personne, les nouveaux frères n'en espéraient pas seulement une protection spéciale, ils comptaient que cette donation volontaire serait plus agréable au Fils, s'il la recevait des mains de sa Mère. Ils employèrent donc, à s'y préparer par des jeûnes, par de ferventes oraisons et d'austères pénitences, le peu de jours qui les séparait de l'Assomption.

Le plus profond secret devait couvrir leur dessein. Us choisirent, pour prononcer leurs vœux, une église bâtie sur une colline, à une demi-lieue de Paris, et appelée Notre-Dame-du- Mont-des-Martyrs, aujourd'hui Montmartre (2°). Là, au jour fixé, ils se rassemblèrent dans une chapelle souterraine, où ils se

trouvèrent absolument seuls. L'unique prêtre qui se trouvait parmi eux, Pierre Le Fèvre, célébra les saints mystères. Au moment de la communion, tenant en sa main le corps du Sauveur, il se tourna vers ses compagnons; et tous, l'un après l'autre, ajoutèrent aux vœux de pauvreté et de chasteté perpétuelle, celui de faire le voyage de Terre-Sainte, ou de se remettre à la volonté du Souverain Pontife (2I). Ils promirent aussi de n'accepter aucun honoraire pour l'administration des sacrements. Leur vœu de pauvreté les obligeait dans ce sens que, leurs études terminées, ils devaient renoncer à tous leurs biens, et n'en conserver que le strict nécessaire pour le voyage de Palestine.

Mais ce peu même, aucun ne le garda, car des aumônes suffisantes permirent d'y renoncer.

Le vœu de ne rien recevoir pour les fonctions ecclésiastiques avait pour but, outre la pratique de la pauvreté volontaire, de procurer plus aisément des ministères en vue du salut des âmes, comme aussi de repousser les calomnies des luthériens. On sait que les protestants accusaient faussement les prêtres catholiques de s'engraisser du sang de J.-C, en vendant les choses saintes pour s'enrichir.

Les vœux une fois prononcés, tous communièrent, avec de tels sentiments de dévotion et une si ardente ferveur, que l'un d'eux, Simon Rodriguès, en ressentait encore l'influence trente années après, lorsqu'il en écrivait le récit ; et ce seul souvenir le remplissait d'une ineffable consolation. Mais rien n'égalait le bonheur dont surabondait Ignace. En ce jour il recueillait le fruit de ses travaux, il voyait l'accomplissement de ses longues espérances. Sa famille spirituelle était peu nombreuse, il est vrai (22), mais chaque membre, par l'éminence des talents et des vertus, valait assurément plusieurs prosélytes.

Nous remarquerons de nouveau, ici, ce que de graves écrivains ont signalé comme un des plus évidents témoignages de la protection divine sur la vraie religion. En cette même année 1534, où furent jetés les premiers fondements d'une société spécialement consacrée au service de l'Église et à l'obéissance envers son chef, Henri VIII, naguère défenseur de la foi, était devenu le cruel persécuteur et l'ennemi mortel du Saint-Siège.

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