LIVRE SECOND. — CHAPITRE IV
Cette année même, il venait de publier d'odieux édits qui déclaraient coupable de crime capital et digne de mort, quiconque n'effacerait pas le titre de Souverain Pontife de tout livre et de tout écrit, où il se trouverait. « Bonté ineffable ! s'écrie Sander, « miséricorde infinie de Dieu envers toute son Église ! Dans « ces temps où les blasphèmes de Luther en Allemagne, et en « Angleterre la cruauté de son tyran, paraissaient devoir étein- « dre la profession extérieure de toute religion et la pratique « de la perfection chrétienne, détruire tout respect envers le « vicaire de Jésus-Christ et vouer à l'exécration les titres véné- « râbles de Pape et de Pontife, l'Esprit de Dieu suscite des « hommes, comme Ignace de Loyola et ses compagnons, qui, « non contents d'imiter la perfection des autres ordres, ajoutent, « pour combattre l'impiété de Luther et de Henri, un quatrième « vœu à ceux qui lient les autres religieux, et soumettent leurs « personnes ainsi que leurs œuvres au Pontife romain ! Par là, « ils s'obligent à entreprendre tous les travaux, à supporter avec « une obéissance passive, et sans réclamer même le nécessaire « pour leur subsistance quotidienne, toutes les fatigues aux- « quelles il lui plaira de les exposer pour l'accroissement de la « foi catholique et la conversion des infidèles ou des pécheurs. « Ces hommes, continue le même auteur, ainsi réunis et formés « à la vertu parles belles constitutions de saint Ignace, prirent, « pour désigner leur société, le nom de Compagnie de Jésus, et « ils ont porté par toute la terre ce saint nom et la foi de l'É- « glise romaine. Ils les ont fait connaître, non seulement aux (<; peuples les plus reculés, jusqu'aux derniers confins des Indes, « mais encore à ces nations du nord de l'Europe, séduites par « les erreurs nouvelles, et à cette malheureuse Angleterre, sépa- « rée de la communion du monde chrétien par la cruauté de ses « tyrans. Aux dépens de leur sang et de leur vie, ils ont fait « briller le céleste flambeau de la vérité sous le règne même « d'Elisabeth, digne fille de Henri VIII, et malgré ses cruelles « persécutions. Ainsi Dieu nous a donné des descendants d'Abel, « de ce frère qu'avait immolé Caïn. Posuit nobis semen pro Abel, « quem interfecerat Cain. »
Revenons à Ignace et à ses premiers compagnons.
Après avoir pleinement satisfait à leur dévotion et rendu au
Seigneur d'ardentes actions de grâces, ils passèrent le reste de ce jour près d'une fontaine qui coule du haut de la colline, et dont les eaux ont été, dit-on, consacrées par le sang du saint martyr Denis. Là, ils prirent ensemble un frugal repas, et, comblés d'une douce et sainte allégresse, ils concertèrent leur plan de vie pour le reste du temps qu'ils devaient passer à Paris. Ignace avait reçu en ce jour, avec le titre de Père, une nouvelle effusion de l'esprit de Dieu pour gouverner ses enfants, et les préserver de tout relâchement. Il détermina donc certaines pratiques qui, sans nuire à leurs études, entretiendraient la dévotion dans leurs cœurs. Ces pratiques consistaient en oraisons, en pénitences journalières et en communions fixes tous les dimanches et jours de fêtes, chose extraordinaire pour l'époque.
En outre, ils devaient tous les ans, le jour de l'Assomption (23) et dans la même église, renouveler leurs vœux, ce qu'ils firent, en effet, les deux années suivantes 1535 et 1536; enfin, ils promettaient de s'aimer les uns les autres et de se regarder tous comme frères.
Comme ils étaient logés séparément, ils convinrent de se réunir de temps en temps, tantôt chez l'un, tantôt chez l'autre. Là, ils devaient prendre ensemble un modeste repas, et, dans de pieux entretiens, ranimer leur charité mutuelle au foyer d'une douce intimité. Ainsi les nœuds que Dieu lui-même avait formés ne se relâchèrent jamais. Loin de laisser s'affaiblir leur première résolution, ces hommes admirables cherchaient de concert à s'adjoindre de nouveaux compagnons, dans le désir ardent de voir leur nombre s'augmenter.
En même temps, leurs facultés intellectuelles semblaient avoir acquis plus de vigueur. Comme ils dirigeaient tous leurs efforts vers les sciences qui pouvaient contribuer au salut du prochain, la pureté de leur zèle doublait en quelque sorte leur capacité naturelle. C'est qu'en effet le travail entrepris en vue de servir Dieu est réellement plus fécond ; on s'y livre avec plus de constance et l'intention reste forte et une. Malgré la variété des matières, la force de l'esprit ne s'affaiblit, ne se dissémine pas, au gré d'une stérile et vaine curiosité. Enfin, par dessus tout, le Père des lumières aime à prodiguer le don d'intelligence à ceux qui se dévouent pour sa cause.