‹ Histoire de Saint Ignace de Loyola d'après les documents originauxChapitre 76 sur 168 · LIVRE SECOND. — CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE SECOND. — CHAPITRE IV

Paris, où fut conçue cette première ébauche du nouvel Ordre religieux, fut dès lors considéré comme le berceau de la Compagnie. Ainsi l'affirment plusieurs écrivains : ainsi l'atteste une inscription latine (24), gravée sur bronze qui fut placée dans la partie supérieure de l'église de Montmartre, où elle était mieux exposée à tous les regards.

Louis XIII lui-même regardait comme un honneur personnel, que la Compagnie fût née dans ses Etats : il la nommait sa fille; il la félicitait de l'accroissement dont cette circonstance était l'heureux présage. « Mon royaume, dit ce roi dans une « lettre autographe à Grégoire XV, à propos de la canonisation « de saint Ignace, mon royaume méritait cet honneur, qu'un si « grand serviteur de Dieu vînt, dans ma ville de Paris, étudier « les. sciences, rassembler des disciples, et poser les fondements « de sa Compagnie sur le Mont-des-Martyrs. »

— :!:— Chapitre cinquième. — $

La naissance de la Compagnie au Mont-des-Martyrs est un présage de sa destinée. — Fâcheux effets de libelles odieux publiés contre elle.

'ASSISTANCE de Dieu avait été manifeste dans la conduite d'Ignace et de ses compagnons. Mais quelle mystérieuse raison jj les avait donc portés à choisir la pauvre et modeste église du Mont-des-Martyrs, quand tant de superbes basiliques s'offraient à eux *wnvnfâTWV¥Vfw de toutes parts ? N'y avait-il pas là un indice providentiel de la destinée qui attendait la nouvelle société ? Elle aussi ne devait-elle pas verser à grands flots son sang le plus pur sur'les terres étrangères, et les persécutions et les tempêtes ne devaient-elles pas former sa part d'héritage ?

Comme les événements ont justifié ce présage ! Un siècle s'était à peine écoulé, et déjà plus de trois cents enfants d'Ignace ont péri, soit en annonçant la foi parmi les gentils, soit en la défendant contre des hérétiques, brûlés à petit feu ou précipités dans la mer, écartelés vivants, percés à coups de flèches, mis en croix, décapités, plongés dans des eaux tantôt glacées, tantôt bouillantes, ou victimes des tortures de la fosse. Dans le seul royaume du Japon, la Compagnie compte déjà plus de quatrevingt-dix martyrs de la foi. Sur ce nombre trente-deux ont péri par le feu et trente-quatre par le supplice de la fosse (25). D'ailleurs n'est-ce point encore un véritable martyre que cette longue navigation au milieu des tempêtes ou sous les feux de la zone torride, ce pénible travail d'apprendre des langues difficiles, cette nécessité de vivre misérablement dans des forêts où l'on est souvent plus mal abrité que les bêtes fauves dans leurs repaires, enfin cette disette continue de vivres et cette prévision de tourments si cruels, que la mort est l'éventualité la moins terrible? Eh bien! chose merveilleuse! la Société

paraît avoir éprouvé dans la crypte des Martyrs des influences si profondes, si vivifiantes, si durables, que de nos jours encore ni souffrances, ni tortures n'épouvantent nos jeunes prêtres ; et, si l'on cédait aux vœux des solliciteurs, la moitié de la Compagnie abandonnerait l'Europe pour courir aux contrées où se cueille la palme du martyre.

Et les persécutions ! y eût-il jamais un Ordre qui en fût aussi royalement doté ? Attaques de toute espèce, récriminations contradictoires, que lui a-t-il manqué ? Et cependant, malgré cet acharnement sans égal, la Compagnie grandit ; elle prospère, elle met le pied partout, et de partout elle est expulsée ; elle parle, elle écrit dans toutes langues dans un but d'utilité publique ; et il n'est pas une plume qui ne s'arme pour la combattre! Lisez l'histoire de son établissement : ne vous croiriez-vous pas transporté au temps du prophète Néhémie, quand les Juifs qui rebâtissaient Jérusalem, tenaient d'une main l'équerre et le marteau, de l'autre l'arc et la lance, obligés, après avoir placé une pierre comme ouvriers, de la défendre comme soldats? Écoutez encore : « Nous avons été chassés du Japon, de la Chine, de l'Ethiopie, de la Transylvanie, de la Bohême, de l'Angleterre, de la Flandre. Pourquoi ? Nous prêchions la foi de Jésus-Christ aux Gentils, nous attaquions les hérétiques, nous défendions le concile de Trente au double point de vue du dogme et de la discipline ; nous soutenions opiniâtrement l'autorité du Souverain Pontife. On a porté contre nous des arrêts ignominieux d'exil ; on a érigé des colonnes couvertes d'inscriptions insultantes. Livrées à la honte et au mépris, nos maisons l'ont encore été au pillage, et nos personnes ont été abandonnées à la merci d'un peuple irrité. Les seuls livres publiés jusqu'à présent contre la Compagnie sous toutes les formes, poésie, histoire, roman, journaux, pamphlets, censures, satires, procès, prophéties, suffiraient pour composer une vaste bibliothèque. Il y a quarante ans, Pierre Ribadeneira publia le catalogue des écrivains de la Compagnie. Sur-le-champ, les hérétiques en dressèrent un de nos antagonistes. Les seuls titres peuvent former un volume. Mais l'astucieux compilateur n'ajoute pas, à l'exemple de Ribadeneira, aux noms de ces écrivains, une notice sur leur vie. Qui sait? ce fut peut-être par

Histoire de S. Ignace de Loyola. "

ménagement pour la Compagnie. Il est vrai qu'il exhorte ensuite les chefs de tous les États à contribuer de leur argent à la réimpression de tous les écrits publiés contre elle. Déjà même on avait commencé, à la Rochelle, cette entreprise salutaire, et l'on avait imprimé six volumes ; mais avec plus de zèle que de discernement, car les compilateurs avaient entassé sans choix ni mesure toutes sortes de documents. »

Voilà où l'on en était il y a quarante ans. Aujourd'hui, ces écrits se sont tellement multipliés, qu'il serait plus difficile de les compter que d'y répondre (2Ô). Du reste ils tendent toujours un piège à la curiosité, par la bizarrerie de leurs titres, par de prétendues révélations d'une haute importance pour les princes comme pour les particuliers. Aussi chacun de s'arracher, de se procurer ces livres à tout prix. Dans l'un on interprète, on défigure, on condamne notre nom, on nous suppose des mystères, on dévoile nos doctrines occultes, on dépeint notre physionomie, on anatomise en quelque sorte notre esprit, on épie notre intérieur, on dissèque nos enseignements obscurs et mystérieux. Dans l'autre on publie nos avis privés, nos instructions secrètes, on suppose une histoire véritable de notre origine et de nos progrès, on raconte nos crimes ; des viviers sont remplis d'enfants que le sacrilège a fait naître, que des parricides ont détruits ; les voûtes des églises sont des arsenaux remplis d'armes, pour favoriser la révolte quand bon nous semblera. Nous nous livrons à des transactions nocturnes avec nos démons familiers, pour apprendre d'eux les moyens d'égarer la raison des prétendus réformés et les soumettre à l'obéissance du Pape. De riches trésors, dépouilles du monde entier, sont enfermés dans nos caveaux mortuaires ; chaque semaine, nous tenons conseil sur la conduite politique des gouvernements, pour diriger en conséquence nos propres intérêts, et faire réussir nos entreprises. On compte seize cent quarante-deux concubines entretenues et assassinées par le cardinal Bellarmin, d'où l'on peut juger ce que doivent être des hommes de moindre vertu, si un tel monstre compte parmi les plus estimés. Aussi, Nicolas Sander écrivait-il, il y a soixante ans : « On a répandu plus de fables sur les Jésuites que sur les « monstres de l'antiquité ; leur origine, leur genre de vie, leur « institut, leurs mœurs, leurs doctrines, leurs actes, tout cela

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