LIVRE SECOND. — CHAPITRE V
« est devenu l'objet des commentaires les plus étranges, les « plus contradictoires. On s'est forgé de véritables rêves qu'on « n'a pas seulement débités tout bas et à l'oreille, mais « on a bien osé les soutenir en public et les imprimer (27)! »
Autrefois, pour exposer à la haine de l'univers Jésus-Christ et ses disciples, l'empereur Maximin fit publier et répandre, dans toutes les écoles publiques de l'empire romain, l'œuvre de Satan, intitulée : Acta Pilati, Actes de Pilate, récit fidèle, disait-on, du procès et de la condamnation du Christ, tiré des archives du Prétoire, à Jérusalem, et rempli d'odieuses imputations contre sa divine innocence.
Ces imputations obtinrent cependant un tel crédit que, lorsqu'un chrétien s'avisait de paraître en public, chacun s'écriait : Au feu ! mt, feu ! ce qui leur valut le surnom de sarments. Il est à peine, dans l'antiquité, un seul apologiste du christianisme, qui ne se plaigne de cet indigne artifice, employé pour rendre les chrétiens odieux au monde entier, de cette publication d'écrits remplis des impostures les plus ridicules.
La Compagnie de Jésus pourrait emprunter leurs paroles, quand elle aussi veut ou se plaindre ou se consoler (28).
Du reste, sommes-nous donc seuls dans la lutte, seuls sous le poids de la persécution ? Les illustres et vénérables Ordres de Saint-François et de Saint-Dominique nous ont précédés dans la voie douloureuse ; ils nous donnent encore des exemples de sainteté et de perfection religieuse ; ils nous fournissent aussi des motifs de consolation. Grégoire XIII, lui-même, nous le rappelle dans sa Bulle Ascendente Domino (29) ; il met sous nos yeux les souffrances de nos devanciers, pour relever notre courage. Les temps amènent parfois de singuliers rapprochements. A peine étaient-ils sortis de leur berceau, tout pleins encore de cette sève primitive, élaborée par leurs saints Fondateurs, que les fils de Saint- François et les Frères prêcheurs furent en proie aux plus odieuses inculpations. On expulsa leurs docteurs des chaires, à Paris ; c'étaient des plantes vénéneuses qu'on arracherait bientôt de l'Église et du monde. Suivant le fameux Guillaume de Saint-Amour, ces religieux s'efforçaient d'usurper les premières chaires de l'Université, de se soustraire tous, par des privilèges apostoliques, à l'obéissance des évêques, de s'introduire
dans les maisons, comme des loups dévorants, pour y saisir leur proie ; detre orgueilleux et ambitieux. Puis, ils hantaient les grands, pour s'ouvrir ensuite un accès jusqu'aux princes, et obtenir leurs bonnes grâces ; ils enseignaient avec arrogance, prêchaient avec vanité et vantaient orgueilleusement leurs Ordres ; ils résistaient aux attaques au lieu de présenter la joue gauche à qui avait frappé la droite... Sous des dehors modestes, ne cachaient- ils pas des âmes perverses ; sous des manières hypocrites, des esprits pharisaïques ? Pourquoi donc, ne se renfermaient-ils pas dans leurs cellules ? pourquoi fréquentaient-ils les cours, remplissaient-ils leschaires de l'Université, se livraientils à la prédication et à l'étude, au lieu d'être assidus au chœur et de pleurer leurs propres péchés, sans condamner ceux d'autrui ? Encore une fois ils étaient de faux prophètes, des précurseurs de l'Antéchrist, qu'il fallait abattre, détruire, anéantir.
Ne croirait-on pas, en vérité, entendre parler de quelque secte anti-sociale, ennemie de Dieu et des hommes ? Quelle haine aveugle ! quel langage passionné ! Et savez-vous quelle en est la cause ? De légères fautes de la part de quelques moines ; puis l'envie furieuse soufflée au cœur de quelques jaloux qui avaient vu certaines chaires de l'Université confiées à plusieurs religieux de grand mérite, et enfin le fatal abaissement qu'Innocent IV, poussé par une instigation étrangère, fit subir à l'Ordre de Saint- Dominique. Ne trouvait-on pas cet Ordre coupable d'avoir trop promptement acquis la science, la sainteté et l'estime publique ? Quand ses ennemis le virent presque persécuté par celui qui pouvait seul le défendre, ils s'enhardirent et se portèrent à des excès qui faillirent amener un schisme dans l'Eglise, ou causer l'irréparable ruine de deux familles religieuses si bien méritantes de toute la chrétienté.
En effet, c'en était fait de leur existence, si Alexandre IV ne leur eût été favorable, et si les deux grands saints, Thomas d'Aquin et Bonaventure, n'avaient pris leur défense. Mais enfin ces clameurs, si longtemps soulevées, sont aujourd'hui apaisées; et, pour prix de leurs longues souffrances, ils vivent maintenant en paix et à l'abri de nouveaux outrages.
Maintenant, c'est contre nous que sévit l'orage. On voudrait