‹ Histoire de Saint Ignace de Loyola d'après les documents originauxChapitre 79 sur 168 · LIVRE SECOND. — CHAPITRE V · texte numérisé non relu

LIVRE SECOND. — CHAPITRE V

cius, s'il en était ainsi ; nous sommes insultés par des hommes qui n'outragèrent que ce qui est grand (34).» Mais nous sommes aussi en butte aux attaques d'hommes professant notre foi, souvent même de transfuges de notre religion (35).

Après tout cependant, la variété qui règne entre les divers Ordres religieux n'est qu'un ornement de plus pour l'Eglise. Pourquoi donc juger et condamner ceux que Dieu appelle à marcher par d'autres voies ? N'est-ce point là l'erreur de ceux qui croiraient que nos antipodes marchent la tête en bas ? Unus guidemsic, dit l'Apôtre, alius vero sic (36). Une exacte harmonie est formée de dissonances, et non de discordances. Les vêtements de l'Église, cette reine dont parle David dans son 44e psaume, de quel tissu sont-ils faits ? demande saint Augustin : la matière en est riche, les couleurs et les ornements en sont variés \pretiosuset varius; précieux et varié. Ainsi donc, poursuit-il, in veste ista, varietas sit, scissura non sit (37). Au contraire, cette prétention à une entière conformité dans la lettre, comme dans l'esprit, est appelée par Tertullien la mère du schisme (Schismatum mater) et se change en désir de s'enrichir de la pauvreté des autres (Ditescere aliéna pattpertate )y désir si criminel aux yeux de saint Augustin. Il est au moins contraire à la pureté d'un zèle qui se réjouit de tout accroissement donné à la gloire de Dieu, zèle qui devrait nous rallier tous à la poursuite d'une fin si sublime.

Causes des persécutions contre la Compagnie.

I nous vouions découvrir sans peine les causes de tant de calomnies, clé tant de colères, nous n'avons qu'à prendre Jacques Gretser pour guide. Ce célèbre controversiste en énumère sept principales. Remarquons que sa longue expérience, en ces matières, donne ^^^[^^pp^ une grande autorité à son opinion. Voici la première. Sans nous connaître autrement que par de vagues oui-dire, on ne prend pas la peine d'examiner si les accusations formulées ont un fondement solide. Bien plus, contre toute justice, on croit plus volontiers coupables tant d'hommes détournés du mal par tant de raisons, qu'on n'admet pour un seul la possibilité de porter une accusation fausse.

Ainsi dans les premiers siècles de l'Eglise, les plus odieuses imputations pesaient sur les chrétiens. On les accusait d'adorer une tête d'âne, d'égorger chaque jour un enfant au lever de l'aurore, de l'offrir en sacrifice, puis d'en manger la chair, d'en boire le sang, et de se livrer ensuite aux plus infâmes abominations.

Et c'était là pourtant l'âge d'or du christianisme, le temps où chrétien et saint étaient deux mots synonymes. Mais la merveille suprême, n'était-ce pas que de pareilles allégations fussent regardées comme indubitables dès qu'on les débitait ? qu'elles pussent suffire pour faire condamner aux tortures, au fer et aux bêtes, des hommes innocents ? Aussi, dit Tertullien, une seule question était-elle nécessaire ! Etes-vous chrétien f Le procès se réduisait à ces trois mots. Oui, répondez-vous. Eh bien ! dès lors vous êtes convaincu de sacrilège, d'homicide, de lèsemajesté : la crédulité publique devient le seul élément de conviction.

De là, les plaintes communes à tous les apologistes de ces

anciens temps, que lorsque la haine voulait condamner les chrétiens, elle ne cherchait pas à prouver leurs crimes, pour ne pas être forcée d'absoudre des innocents. On voyait des gens bien connus parmi les païens, sortir de leur aveuglement et devenir des hommes nouveaux, aux premiers rayons de la grâce, hier impies, meurtriers, adultères, spoliateurs, aujourd'hui pieux, doux et humbles de cœur, chastes, généreux envers l'indigence. N'importe ; on n'en croyait pas même ses propres yeux. Tous ces dehors n'étaient bons qu'à duper le public. En secret, dans les ténèbres, il se passait d'étranges choses. Par là on ôtait aux accusés tout moyen de se défendre ; par là, on donnait à la calomnie libre carrière.

Cependant, qui ne le sait ? — malgré les persécutions, malgré le sang versé à flots, la foi ne s'éteignait pas. Pour un chrétien qui tombait, cent autres se levaient à sa place; l'horrible barbarie d'un peuple altéré de sang se lassa avant qu'on vît reculer les néophytes de la foi.

La renommée néanmoins venait en aide aux bourreaux. « Son crime, à elle, dit Tertullien, n'est pas de répandre les « événements avec une incroyable rapidité, mais de les accom- « pagner de récits mensongers ; car elle ne saurait raconter la « vérité, sans y mêler la fable. Elle ne vit donc que par le men- « songe, et ne s'accrédite qu'en étant dénuée d'autorité. Les « esprits inconsidérés sont les seuls à y croire : les sages se « rendent uniquement à l'évidence ; ils savent qu'un récit se « défigure toujours en passant par tant de bouches ; que la « malice ou l'habitude de la fiction l'amplifie ou l'exagère. Ainsi « s'établit la fatale opinion qui attribuait tant de crimes aux chré- « tiens, et ce qu'on avait si facilement inventé, jamais on ne « sut le prouver (38). »

Je ne m'étendrai pas ici sur ce que la Compagnie a dû souffrir de cette folle crédulité ; le récit en serait interminable. Bornonsnous à la Saxe et aux autres contrées hérétiques de l'Allemagne. Nous croira-t-on ? Dans ces pays, tous jusqu'aux enfants sont accoutumés à nous peindre avec des figures de démons, des ailes de chauve-souris, des cornes et des pieds de bouc. Il est vrai que nous partageons cet honneur avec le pape lui-même. Ce sont là sans doute les portraits que tracent de nous les prédi-

cateurs protestants ; ils frappent les imaginations, et leur but est atteint. L'on nous hait sans nous connaître.

Or, si la malveillance et la haine ne craignent pas d'avancer ce qu'un simple coup-d'œil suffit à détruire, n'ont-elles pas beau jeu en incriminant les intentions qui sont cachées aux yeux, et surtout en attribuant à une artificieuse hypocrisie, ce qui paraît louable au dehors. Combien de gens répondraient comme Henri II, roi de France, qu'on cherchait à irriter contre nous : « Eh ! jugez d'eux par leurs actions ; Dieu seul connaît le fond « du cœur, et les accusations des hommes ne sauraient rendre « coupable un innocent. »

Une autre catégorie d'accusateurs se compose d'hérétiques qui, pour écrire contre nous, se déguisent en catholiques ; puis de catholiques, au contraire, qui nous attaquent sous le masque de l'hérésie. Les premiers espèrent obtenir quelque crédit à la faveur de ce déguisement ; maison les reconnaît bientôt, malgré le zèle qu'ils affectent pour le salut des âmes. Les seconds agissent par haine, par vengeance, par intérêt, ou sous l'effet d'une violente passion. La tactique la plus en vogue parmi les hérétiques, consiste à se servir de l'anonyme ou du pseudonyme; afin que si leurs erreurs dogmatiques viennent à percer, on ne cesse pas d'attribuer l'ouvrage à une plume catholique. Aussi, quand on entreprend de les convaincre de mensonge, la première phrase qui se présente est-elle celle-ci (39) : « Si tu es un athée ou un juif; un hérétique ou un schismatique, noir ou blanc, je l'ignore. Je ne crois pas, grand pourfendeur de Jésuites, que tu sois catholique ; c'est à peine si je te crois chrétien. » C'est ainsi que débuta Stanislas Rescius dans son Éponge, pour effacer les taches dont la Compagnie aurait été souillée par un jeune étourdi, moitié schismatique, moitié zwinglien, mais nullement catholique, qui cachait son véritable nom sous le simple titre de gentilhomme polonais.

Une troisième manœuvre consiste à protester toujours de son amour pour le bien public et pour la vérité. Telle est X Oratio sincera, adressée au roi de France, œuvre mensongère s'il en fut. Tel encore le Patrocinium veritatis, pamphlet d'un faussaire éhonté. Pour répondre à ce dernier écrit, il suffirait de changer la première lettre du titre, et d'écrire, Latrocinhim veritatis.

Page 1