LIVRE SECOND. — CHAPITRE VI
Mais voici un autre stratagème de ces malheureux. Ils prétendent avoir pendant quelque temps fait partie de la Société,et, après en être sortis, ils viennent révéler des mystères dont il n'est pas permis de douter. Ce que nous avons entendu, ce que nous avons vu de nos yeux et ce que nos mains ont touché nous l'attestons et nous vous l'annonçons (4°), etc. Ce genre d'artifice devint une mine d'or, aux mains de deux exploiteurs nommés Cambilon et Schloss, l'un allemand, l'autre anglais. Ils se donnèrent pour catholiques et Jésuites, ce qu'ils n'avaient jamais été, et recoururent à la protection des hérétiques, qui après les avoir accueillis à bras ouverts, les récompensèrent généreusement de leurs étranges révélations.
Un dernier procédé de nos ennemis a été de répandre, comme sorti de notre plume, un ouvrage intitulé : Avis privés et instructions secrètes de la Compagnie de Jésus (4I). Par là, on prétendit démontrer que nous avions deux Instituts ; l'un, saint et publiquement reconnu, héritage de notre Fondateur, que nous produisions pompeusement ; l'autre, privé et politique, confié par le Général aux seuls supérieurs, et qui se composait de diverses industries propres à réduire la religion à l'art de s'enrichir, en cherchant dans la conduite des âmes nos propres intérêts. — Pour mieux couvrir l'imposture, on supposait ces avis publiés par les Révérends Pères Capucins, aux mains desquels ils tombèrent, dit-on, quand l'hérétique duc de Brunswick, dit évêque de Halberstadt, pilla notre collège de Paderborn. Le Duc donna, on le sait, aux Capucins une partie de nos dépouilles, c'est-à-dire, les livres et les écrits. Mais ceux dont le devoir est d'arracher au mensonge le masque de la vérité dénoncèrent cette fois encore au monde entier, sinon le nom de l'auteur, du moins cette œuvre de haine faussement attribuée à la Compagnie. Aussi fut-elle prohibée, en Pologne, par le nonce apostolique, évêque de Cracovie ; en Espagne, par le tribunal de l'Inquisition ; à Rome, par les cardinaux, membres du tribunal de l'Index, qui en prononcèrent la condamnation par un décret solennel.
Bien que ces iniques inventions dénotent plus de malignité que de talent, elles ont pourtant produit contre nous des impressions qu'aucune apologie n'a pu effacer. Le mensonge ne trouvet-il pas souvent plus de créance que la vérité? Le temps viendra
cependant, je n'en doute pas, où ces attaques même nous paraîtront glorieuses ; nous les montrerons comme des cicatrices honorables ; elles nous consoleront de nos veilles et de nos travaux.
Mais pourquoi insister plus longtemps sur ce sujet ? Notre réponse n'est-elle pas tout entière dans ces paroles du P. François de Villanueva rassurant un de nos jeunes religieux qui se préoccupait beaucoup de ces déchaînements et de ces colères contre nous : « Supposez, lui dit-il, qu'une troupe d'habiles danseurs con- « duisent un ballet dont les figures sont calculées et combinées « avec beaucoup d'art. En les voyant de loin, un spectateur « étranger à l'art de la danse n'y verra peut-être qu'une réunion « de gens ivres ou fous, sautant sans autre loi que les caprices « d'une tête égarée par les fumées du vin ; mais un connaisseur « observe que tous leurs mouvements sont prévus, réglés, qu'ils « s'harmonisent exactement avec la cadence musicale. Il les « admire, s'en récrée, et ne s'inquiète nullement, si l'on vient à « lui dire que d'autres les tournent en dérision, faute de con- « naître leur art. Ainsi en est-il pour quiconque veut juger des « choses placées hors de la portée soit de ses yeux, soit de son « esprit, soit de ses affections. »
Quant aux catholiques, on en voit qui n'en ont que le nom, hommes sans Dieu, sans foi, et qui l'abandonneraient aisément, si un reste de pudeur ne les retenait. Vivre autrement qu'eux est une offense ; votre seule rencontre leur est un reproche de leur conduite et de leurs sentiments. Or, déclarer ouvertement et par état la guerre aux vices, voilà bien un autre grief à leur égard; car ils considèrent comme ennemi personnel tout adversaire de leurs débordements. Mais ce qui met le comble à leur fureur, c'est la persuasion où ils sont d'être lésés dans leurs intérêts, par les bons exemples qu'ils reçoivent.
A quoi bon rassembler ici les titres d'ouvrages dont les auteurs n'ont pas même osé donner leurs noms? A des lettres anonymes, l'homme qui se respecte oppose le calme et le silence. Imitons cet exemple, et rappelons-nous plutôt ces belles paroles que Paul IV adressait à la première assemblée générale de notre Société. « Ne vous imaginez pas, dit-il, être mieux traités que « les saints de l'ancienne et de la nouvelle loi. Vous éprouverez