LIVRE SECOND. — CHAPITRE VI
« le même sort. Beaucoup de gens ne voudront recevoir ni vos « personnes, ni votre doctrine ; vous poursuivre et vous mettre « à mort leur semblera chose méritoire devant Dieu. Notre « siècle, qui a vu naître cette bienheureuse Compagnie, est une « époque troublée. Nous voyons l'Église presque partout en « butte aux plus violentes attaques et aux plus cruelles persécu- « tions. Ce ne sont pas seulement les habitants des régions nou- « vellement découvertes qui lancent leurs traits contre l'épouse « de Dieu ; non, ce sont encore ceux qui se glorifient avec nous « du nom de chrétiens (42). »
Du reste, on n'a pas craint de reprocher à tout l'ordre les fautes de quelques individus. Parce que certaines branches produisaient de mauvais fruits, on a voulu mettre la cognée à la racine de l'arbre et l'abattre. Étrange logique ! Cherchez donc ailleurs que dans le ciel l'impeccabilité. La vertu humaine, dit saint Ambroise, est une lampe qui s'éteint quelquefois et répand une odeur nauséabonde. Si un Ordre religieux devait être condamné parce qu'il s'y rencontre des pécheurs, tous le seraient également. Mais celui-là seul mérite condamnation où l'on peut pécher impunément. Si le coupable est puni, ses fautes mêmes, ainsi que les ombres dans la peinture, servent à faire ressortir la lumière. Ses fautes, dis-je, montrent à tous les yeux par le châtiment qui les frappe que la règle est observée et l'ordre maintenu. C'est ainsi que Dieu tire sa gloire de nos péchés, tout en laissant, par une sage disposition, sa justice les punir. Si donc un seul est coupable, qu'il porte seul la peine de sa faute (43). Tout le collège des apôtres n'a pas été dévoué à la mort, parce que Judas en était digne. Pourrait-on croire d'ailleurs que tant de milliers d'hommes, la plupart inconnus les uns aux autres, se soient tellement identifiés les uns avec les autres que le mal d'un seul doive être attribué à tous, mériter à tous la haine ou le mépris. Si l'on n'a pas assez de bienveillance pour couvrir, des vertus d'un grand nombre, les fautes de quelques-uns, qu'on ait au moins la justice de ne pas rendre tout l'Ordre responsable des erreurs d'un petit nombre.
« Cette manière de juger est bien intolérante, disait saint « Augustin dans une lettre adressée à son peuple. Il y a des « gens aux aguets pour voir un évêque, un prêtre, un moine, ou
« une vierge consacrée à Dieu, tomber dans quelque faute : ils « s'en réjouissent fort, afin de pouvoir supposer ensuite que « beaucoup d'autres tombent pareillement. Ces mêmes gens « savent qu'il a existé des épouses infidèles, et pourtant ils ne « répudient pas la leur ; ils n'accusent pas leur propre mère. « Mais s'ils apprennent une fausse imputation, ou peut-être une « faute véritable d'une personne jusque-là exemplaire, ils insi- « nuent aussitôt que toutes celles qui vivent de même sont cou- « pables (44). »
Voyez donc où aboutirait un pareil sophisme. Si l'innocence d'un seul est méconnue, celle de tous le sera donc également ? Rien de plus injuste que de juger de la volonté des uns par celle des autres ; car, dans une réunion nombreuse, les volontés sont souvent différentes et même contraires. Ainsi, choisir parmi tant d'écrivains de la Compagnie les opinions d'un seul, opinions ou erronées, ou gênantes pour la critique, et les donner ensuite pour la doctrine du corps entier, est-ce agir avec équité ? Et, remarquez-le bien, je ne veux point parler ici de ces opinions réprouvées que l'on nous attribue, quoiqu'elles fussent publiées bien avant notre naissance : on tait à dessein leurs auteurs pour faire retomber le blâme sur nous seuls.
Ajoutons une autre considération ; elle sera sans doute de quelque poids pour qui connaît la corruption de notre nature. Les scélérats ne peuvent croire à l'innocence ; l'homme frappé de vertige voit toute chose tourner à ses côtés. Ainsi quand l'habitude du crime a fait perdre aux malheureux endurcis toute volonté ferme d'y renoncer, ils prennent leur faiblesse pour une impossibilité radicale de résister à leurs penchants ; ainsi la plupart des pécheurs, les libertins surtout, se consolent et s'excusent en croyant que tous succombent aux mêmes inclinations.
Pour eux, celui qui cache le mieux ses chutes peut être le plus prudent; il ne saurait être le plus innocent. Aussi est-ce un grand tourment pour nos détracteurs, d'apercevoir en nous quelqu'accroissement de vertu, de talent ou de crédit. Comme la cause de ce bien leur est odieuse, ils ferment les yeux pour ne pas la voir, et ils s'efforcent de se persuader qu'elle n'existe pas. Du reste, il n'y a point d'absurdités que l'on n'ait débitées dans la vue de nous nuire. Il y a quelques années, un auteur n'a pas craint