LIVRE SECOND. — CHAPITRE VI
n'avaient pas eu le courage d'imiter. Le ciel n'a pas de plus grands ennemis que les démons bannis de ses splendeurs. Les cloîtres n'ont pas de plus implacables adversaires que les transfuges. En employant tous leurs artifices à les discréditer, ils espèrent dissimuler la cause de leur expulsion. Pendant les premiers siècles, l'Eglise n'eut pas de pires calomniateurs que les apostats : Ces fausses rumeurs, disait saint Cyprien, sont l'œuvre des apostats ; comment pourraient-ils nous louer, eux qui se sont séparés de nous (4<5) ?
« Je vous le dirai avec franchise, écrivait saint Augustin à son « peuple, et c'est devant Dieu, qui lit dans mon âme, que je vous « parle : depuis que j'ai commencé à le servir, je n'ai jamais « connu de plus saintes âmes que celles qui se sont sanctifiées « dans les monastères ; de même aussi, je n'en ai point connu « de pires que celles qui s'y sont perverties». Entendant sans cesse répéter cette parole de condamnation : Tu nés pas bon pour le royaume de Dieu, non es aptus regno Dei, ces infortunés se conduisent en désespérés, semblables aux anciens gladiateurs, destinés à la mort, gens d'une insolence intolérable, et d'autant plus redoutables qu'ils n'avaient rien à craindre, quid timeant 11011 habent, et vehementer timendi Sun t.
Ce furent précisément de faux frères qui mirent au jour les ouvrages intitulés : Historia Jesuitica, De modo agendi Jesuitarum, et autres de même nature. Ils ont présenté la Société sous l'aspect le plus condamnable, pour avoir paru telle à leurs yeux, en ne les élevant pas, selon leurs prétentions, à des emplois auxquels ils n'avaient aucun droit. Si ces prétendus réformateurs devenus ensuite nos persécuteurs, étaient parvenus aux postes éminents qu'ils ambitionnaient, la Compagnie leur aurait paru le plus saint, le plus savant, le mieux gouverné de tous les Ordres, tandis qu'aujourd'hui ils y trouvent un mélange monstrueux d'ordre et de désordre. Ainsi donc, chose incroyable ! la Compagnie aurait besoin d'être réformée par ceux mêmes qui l'ont quittée pour ne pas se soumettre à ses lois et à ses peines disciplinaires.
Nous le demandons d'ailleurs, faut-il beaucoup de talent ou de science pour composer un livre avec des fragments de lettres des supérieurs, avec des canons et décrets des assemblées gêné-
raies ; et pour présenter le tout sous un faux jour ? Citons un exemple entre mille. Élie Hasenmuller entra dans la Compagnie, plutôt ce semble comme espion des hérétiques, que dans le dessein de s'y fixer (47). Il y resta peu : vit-on jamais un luthérien fort enclin aux grossiers plaisirs des sens, jouer longtemps le rôle d'homme spirituel ? Il quitta donc très vite la Compagnie, emportant ses Constitutions pour les commenter à sa guise dans un livre intitulé : Historia Jesuitica. Là, il discute et condamne surtout la règle qui nous impose envers nos supérieurs la soumission due à Notre-Seigneur lui-même. Il cite très exactement les paroles du texte, mais pour farder son mensonge des couleurs de la vérité, suivant l'artifice propre à tous les sectaires, il en déduit que leurs propres scélératesses ne suffisant pas aux enfants d'Ignace, ils s'obligent encore à exécuter celles qu'il plaira à leurs supérieurs d'ordonner. Car, ajoute-t-il, qui promet d'obéir en toutes choses, n'en excepte aucune, ni vol, ni homicide, ni parjure. On sait le crédit, obtenu par cette odieuse assertion, quand on a lu tant d'écrits dans lesquels cette totale dépendance des supérieurs est appelée obéissance d'assassins, joug digne des brutes : tant il est facile de calomnier un Ordre, au moyen de son propre institut, et d'en fausser l'esprit auprès des ignorants par de perfides citations. Si Hasenmuller avait transcrit toute la règle, et par conséquent ajouté le contexte il n'aurait pu nous présenter à l'univers comme des hommes prêts à accomplir toutes les fantaisies ordonnées par une coupable volonté. Car il y est dit expressément qu'on doit obéir aux supérieurs dans toutes les choses où il n'y a point de péché. Même procédé pour les lettres et les avis des Généraux de l'Ordre. Placés sur la hauteur, comme des sentinelles vigilantes, ces supérieurs ont sous les yeux cette vaste société confiée à leurs soins. De temps en temps ils élèvent la voix, soit pour exhorter ou avertir, soit pour commander ; mais pour corriger un abus, ils n'attendent pas qu'il soit devenu universel, quoiqu'en le blâmant, ils usent toujours de termes généraux. C'est pourquoi ils adressent des conseils publics utiles à tous ; remède pour les infirmes, et préservatif pour les autres. On peut en dire autant des congrégations générales, dans lesquelles de salutaires ordonnances rétablissent ou perfectionnent l'observance. Cette conduite, loin d'amener le relâchement,