‹ Histoire de Saint Ignace de Loyola d'après les documents originauxChapitre 85 sur 168 · LIVRE SECOND. — CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

LIVRE SECOND. — CHAPITRE VI

ou le désordre, est au contraire l'unique moyen de les prévenir. Certaines fautes sont réprimées tout d'abord avec une grande vigueur, parce qu'elles pourraient devenir graves dans leurs conséquences ; et c'est agir avec sagesse que d'opposer une autorité douce à ce qui est moins un mal pour quelques-uns, qu'un danger pour plusieurs.

Grâces à Dieu, tous les hommes ne sont pas encore si aveugles ni si dépourvus de jugement, qu'ils ne puissent reconnaître dans toutes ces imputations l'art des calomniateurs. Les transfuges ont plus fait pour l'honneur de la Société, en prouvant par leur apostasie que les ambitieux n'y pouvaient vivre, qu'ils n'ont pu la discréditer en présentant quelques textes de son institut, sous un jour monstrueux ou ridicule.

Profit que la Compagnie retire des persécutions. — La Compagnie de Jésus, née dans un sanctuaire consacré à Marie reçoit de la sainte Vierge une protection maternelle.

A Compagnie a pris naissance sur le Montdes-Martyrs ; elle est vouée aux persécutions. On s'est ému, mais sans raison, à la vue des épreuves qui l'ont assaillie. Jacob croyait pleurer sur la mort de son fils, quand il contempla les lambeaux ensanglantés des vêtements présentés par des frères perfides; et, plus tard, Joseph lui fut rendu pour la joie de sa vieillesse. Nous aussi, nous voyons le manteau de notre mère mis en pièces par les ennemis du dehors ; mais la grâce et la protection de Dieu nous restent. Dieu, dit le P. Jérôme Natal, a exposé la Compagnie aux persécutions, chaque fois qu'il a eu dessein de l'élever : saint Ignace ne craignait pour elle que le trop grand calme (48). On le surprit une fois le visage triste et abattu, chose surprenante chez un homme dont la physionomie impassible reflétait toujours la profonde paix de son âme. Il s'affligeait, en effet, de voir une certaine Province de la Compagnie dans une trop grande prospérité temporelle ; car les Pères jouissaient également de la faveur de la cour et de celle du peuple. Ignace en jugeait d'après son expérience personnelle. Quand il ne s'occupait que du soin de son âme et de sa propre perfection, personne ne songeait aie maltraiter ; on le vénérait au contraire comme un saint. Mais s'occupait-il du prochain, on s'armait contre lui, on lançait pamphlets et accusations, on lui imposait silence et on le traitait comme un séditieux (49). « Vous jouissez d'une longue trêve», lui disait à Paris un de ses amis, lorsque le Saint, encore peu habile dans la langue française, ne pouvait travailler à la conversion des âmes. « Il est vrai, répondit Ignace, « le monde m'accorde une trêve parce que je ne lui fais pas la

« guerre ; mais que je vienne à sortir du camp, et vous verrez « Paris en armes contre moi. »

Tels étaient aussi les sentiments de François Xavier et de François de Borgia. Le premier tremblait quand les persécutions étaient suspendues contre lui ou contre son Ordre ; le second espérait voir, du haut du ciel, la Compagnie toujours persécutée. Et nous nous effrayerions aujourd'hui de l'être ! et nous ne trouverions pas dans ces persécutions une garantie d'avenir, une cause de prospérité !

Cette observation s'applique d'ailleurs à tous les Ordres religieux, ils n'ont vraiment à craindre qu'eux-mêmes. Les flèches des infidèles peuvent nous rendre martyrs, la haine des hérétiques se déchaîner contre nous, les catholiques nous poursuivre de leurs préjugés ; ce sont là tout autant de moyens propres à nous purifier, à nous rendre prudents, à resserrer notre union. Par là nous apprendrons à ne compter que sur Dieu. Que peutil nous arriver de pire ? les rafales de la tempête pourront bien secouer l'arbre et briser quelques rameaux, mais ce sera, comme le dit le P. Balthazar Alvarez, un léger dommage qui nous assurera le plus précieux des gains, une grêle de perles ravageant une vigne. Encore une fois, c'est au dedans que peuvent naître les dangers. Ah! ils seraient vraiment grands, si les inimitiés particulières, sources de division, venaient renverser l'Ordre et rompre la chaîne de l'union générale qui doit être notre force. Si une préférence marquée en notre faveur était de notre part le fruit de l'intrigue et non du mérite ; si nous obtenions l'affection et la protection des grands aux dépens de la religion ; si nous tolérions leurs faiblesses sous le misérable prétexte de souffrir un moindre mal pour en éviter un plus grand ; si à raison des hommages publics rendus aux grands talents, ou dans des vues d'utilité personnelle, on venait à se relâcher en leur faveur de la discipline, sévèrement observée à l'égard de gens moins considérés ; si enfin, comme ledit saint Grégoire de Nazianze, tandis que la tempête gronde au dehors, les matelots, divisés entre eux, en soulevaient une plus terrible au dedans du navire, alors sans doute le danger serait imminent, notre situation serait déplorable.

Les persécutions, je le répète, seront toujours une bénédiction

pour nous. A cet égard les hommes de Dieu, les saints sont unanimes, et leur parole vaut bien celle du monde. Un religieux dominicain écrivait contre nous ; il n'oubliait rien pour nous rendre l'Empereur et le public défavorables. Le P. Louis de Grenade, un des religieux de son temps les plus graves et les plus versés dans la spiritualité, en est instruit par un de nos Pères, et, sur-le-champ, il écrit la lettre suivante :

« Dieu sait avec quelle douleur j'ai lu votre lettre. Bien que je

« désire vous voir prospérer, je ne voudrais pas que ce fût autant

« à nos dépens ; car, dans cette espèce de commerce, le dom-

« mage est pour qui insulte, et non pour l'insulté. Je n'ignore

« pas que Notre-Seigneur sait adoucir les eaux avec du sel,

« guérir des yeux aveugles avec de la boue, multiplier les enfants

« d'Israël par les persécutions de Pharaon, et le peuple chrétien

« par celles des tyrans. Je sais qu'il emploie ses adversaires pour

« conduire ses desseins à leur fin. Les enfants de Jacob, en ven-

« dant leur frère Joseph, prétendaient faire mentir ses songes,

« et ils ne firent que les justifier ; c'est là précisément qu'aboutira,

« ce me semble, cette dernière attaque dont le but est de détruire

« la Compagnie de Jésus ; elle ne servira qu'à la rendre plus

« humble, plus sainte, plus exemplaire, plus circonspecte, et par

« conséquent plus estimable. Ainsi donc le moyen même choisi

« par ce religieux pour l'abattre, Dieu le fait servir à son élévation:

« et il est vrai de dire qu'il travaille plus pour vous, que vous

« pour l'antechrist, comme il le prétend. Quant à moi, je tiens

« pour certain que Celui dont Job a dit : Qui a donné aux vents

« leur force (5°) ? et qui a laissé Paul sentir l'aiguillon de la chair,

« afin que la grandeur de ses révélations ne l'enflât point d'or-

« gueil, vous a préparé cette épreuve pour prémunir votre humi-

« lité contre l'estime et les louanges des hommes. Souvenez-vous

« donc que les semences jetées en terre ont besoin tantôt d'un

« air doux, qui favorise la germination, tantôt de gelée pour

« donner aux racines le temps de s'enfoncer dans la terre et de

« s'y affermir. De même en est-il des semences spirituelles que

« Dieu répand sur son Eglise, afin d'en tirer sa gloire. Car, si la

« douceur des louanges, à condition de n'être pas excessives, fait

« germer la vertu, la tribulation développe ses forces. Que Vos

« Révérences se réjouissent donc d'être traitées comme les pre-

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