LIVRE SECOND. — CHAPITRE VII
gage de sa reconnaissance, à la famille d'Agnès Pascual.JeanPascual, dont nous avons parlé plusieurs fois dans le premier livre, le conservait comme un précieux trésor (s6). Quant à l'image coloriée de Notre-Dame, Ignace depuis sa conversion jusqu'à la fondation de sa Compagnie, n'avait cessé de la porter sur lui. Il consentit à s'en priver pour consoler le P. Antoine Araoz, son parent, qu'il envoyait en Espagne. Il recommanda de ne la donner à personne, assurant qu'elle lui avait été d'un secours manifeste dans les dangers sans nombre qu'avaient courus son âme et son corps. C'en fut assez pour inspirer au P. Araoz une grande dévotion à cette image. Mais il n'en jouit point longtemps. Pendant son voyage en Espagne, il s'était arrêté à Loyola, pour traiter une affaire. Là.Dofia Marina, nièce de saint Ignace, ayant aperçu cette image, la demanda et obtint de la conserver jusqu'au prochain retour du Père Araoz. Comme celui-ci ne retourna pas à Loyola, elle resta entre les mains de la nièce du Saint. Parvenue à l'âge de 80 ans, Marina, craignant de la voir passer aux mains de personnes incapables d'en apprécier le prix, la fit remettre aux Jésuites de Saragosse. Cette image représente Notre-Dame des Douleurs ; le cœur est percé de sept glaives (57).
Mais le principal secours que saint Ignace reçut de Marie, se montre dans la fondation de la Compagnie. Nous savons, en effet, que les Exercices spirituels et les Constitutions, racine et sève du grand arbre furent inspirés, et en quelque sorte dictés par la Mère de Dieu. Pendant leur rédaction, Marie apparut souvent à Ignace. Aussi Paul III, pontife de douce mémoire qui s'écriait après avoir parcouru l'institut de la Compagnie : le doigt de Dieu est là, digitus Dei est hic, aurait pu dire avec non moins de raison : La main de la Mère de Dieu est là aussi. Marie avait béni la Compagnie naissante à Paris, dans la chapelle des Martyrs ; elle l'accueillit avec amour à Rome dans l'Eglise alors nommée Notre-Dame de la Strada (58) ; comme si la Compagnie ne pouvait naître et se constituer régulièrement que dans les maisons de la très sainte Vierge.
Que ne fit-elle pas encore pour favoriser l'extension du nouvel Ordre dans toutes les parties du monde? Saint François Xavier, qui avait choisi Marie pour guide dans ses périlleux voyages,
aborde au Japon le jour même de l'Assomption. Une image miraculeuse de la Reine du ciel donna au P. Consalve de Silveyra le courage de porter le flambeau de la foi en Afrique, où il parvint à convertir à l'Évangile le roi et la reine-mère du Monomotapa.
Nombreux sont aussi ceux que, par ses grâces, par ses apparitions, par mille voies mystérieuses, la Mère de Dieu a appelés dans la Compagnie. N'est-ce pas à elle que la Compagnie doit saint Stanislas, saint Louis de Gonzague, les Pères Bernardin Realino, Joseph Anchiéta. ce thaumaturge du nouveau monde, Nunès Barreto, premier patriarche d'Ethiopie, le docte Thomas Sanchez, le célèbre Sébastien Barradas, Jacques Ledesma, et tant d'autres dont il sera question dans le cours de cette histoire (59) ?
Vie de saint Ignace à Paris. — Son voyage en Espagne. — Honneurs et conversions. — Ignace est reçu à Azpeitia comme un saint; il y demeure trois mois. — Fruit de son zèle dans cette localité. — Il visite un Chartreux, son ancien maître, et lui parle de son projet de fonder la Compagnie.
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^ES compagnons d'Ignace, après avoir pro- | nonce leurs vœux, se réunirent, sinon dans g une même maison, du moins sous une forme de vie commune. D'une même ardeur ils poursuivaient leurs études littéraires (6o), et |g s'efforçaient d'avancer dans la voie de la 'm perfection. Pour Ignace, non content d'observer ce qu'il prescrivait aux autres, il suivait encore les impulsions de sa ferveur, dans l'entreprise des œuvres utiles au prochain, ou à sa propre sanctification. A une demi-lieue de Paris, du côté de Montmartre, se trouvait une carrière de plâtre, creusée au pied d'une colline, où différentes ouvertures avaient été pratiquées. Là, dans une caverne obscure, loin du bruit de la ville, il passait quelquefois des jours entiers dans les exercices de la pénitence et de l'oraison. Il fréquentait aussi l'église de Notre-Dame-des-Champs, située au faubourg Saint-Germain, église que l'isolement rendait plus propre au recueillement. Lorsque ses occupations extérieures et ses études lui avaient enlevé une grande partie du temps qu'il aurait voulu consacrer à la prière, il aimait à venir dans cette solitude, retremper son âme par la contemplation et la pénitence. Il ne négligeait pas pour cela les œuvres de charité ; il ramena notamment plusieurs hérétiques à la connaissance de la vérité, et fît entrer, dans les monastères de différents Ordres, un grand nombre de personnes. Un jour, après avoir pansé de ses mains un malheureux pestiféré, il ressentit les premières atteintes de la maladie, et fut obligé de se tenir pendant plusieurs jours éloigné du collège ; mais une guérison miraculeuse le délivra de ce danger (6l).
La vie d'Ignace se passait tout entière dans ces actes de dévoûment. Ceux qui le voyaient de près ressentaient pour lui une admiration profonde. Un célèbre docteur, nommé Peralta, s'était mis sous sa direction spirituelle : dans la suite, ce même docteur fut appelé à déposer, sous serment, sur la conduite du Saint. Il répondit que les seuls faits dont il avait été témoin oculaire à Paris, lui semblaient déjà mériter la canonisation.
Cependant Dieu permit que son serviteur fût attaqué de violentes douleurs d'estomac; ces douleurs augmentant chaque jour le réduisirent bientôt à une extrême faiblesse, et ne lui permirent plus de pratiquer d'autre vertu qu'une admirable patience (62). Tous les remèdes restaient sans effet ; les médecins n'attendaient plus rien que de l'air natal ; les compagnons du malade joignaient leurs instances aux prescriptions du médecin. Ignace finit par y consentir, moins, il est vrai, afin d'assurer son propre soulagement que pour l'avantage de ses disciples. Il voulait surtout les préserver du péril que plusieurs d'entre eux auraient pu courir dans un voyage semblable. En effet, Xavier, Salmeron et Laynez étaient obligés de retourner en Espagne, afin d'y faire la renonciation à leurs biens, comme l'exigeaient leurs vœux. Or outre l'inconvénient qui pouvait résulter de leur dispersion, Ignace craignait encore pour eux le charme de la maison paternelle,, et la puissante influence des parents. Afin de sauvegarder la vocation de ses amis, il parut donc faire volontiers dans l'intérêt de sa santé, ce qu'il n'entreprenait en réalité que pour leur avantage. Mais, au moment du départ, surgit soudain un obstacle imprévu; certains esprits conçurent des soupçons sur l'orthodoxie de ces sept hommes réunis pour suivre un genre de vie hors de la voie commune. On savait qu'Ignace avait tracé ce plan de vie: il n'en fallut pas davantage pour le faire citer devant l'inquisiteur de Paris. Les effets de la doctrine étant nouveaux, disait-on, la doctrine devait avoir le même caractère. Était-elle dangereuse ou salutaire ? qui pourrait le dire ? Mais si elle était utile, pourquoi la tenir secrète ? Du reste, ajoutaient les accusateurs, rien de plus facile que de la connaître. Pourquoi ne pas examiner un certain petit livre composé par Ignace, et au moyen duquel il s'était attiré tant de disciples ? Dans une pensée de zèle, ou inspirés par l'enfer, les accusateurs visaient le livre des Exercices.