‹ Histoire de Saint Ignace de Loyola d'après les documents originauxChapitre 88 sur 168 · LIVRE SECOND. — CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

LIVRE SECOND. — CHAPITRE VIII

Mais Dieu dirigeait, dans de plus hautes vues, tous ces soupçons divers. Quelques années plus tard, en effet, devait éclater à Rome, contre la Compagnie, une persécution fondée en grande partie sur le bruit que les compagnons d'Ignace avaient fui Paris pour échapper au bûcher. Dieu permit donc qu'un examen approfondi se fît alors, à Paris même, pour que l'examinateur pût rendre témoignage de leur innocence. L'Inquisiteur dont nous avons vu l'attestation, était non le P. Matthieu Ori, comme on l'a écrit, mais son successeur, le P. Valentin Liévin, dominicain. Celui-ci estimait beaucoup la vertu d'Ignace, et surtout son zèle pour la foi ; car Ignace lui avait conduit beaucoup d'hérétiques, pour les réconcilier à l'Eglise. Néanmoins, afin d'accomplir les devoirs de sa charge, il prit en secret des informations sur sa vie, sur ses enseignements, et enfin sur tout ce qui le concernait lui et ses compagnons. Il n'y trouva que des sujets d'éloges, et il avait résolu d'abandonner cette affaire, quand Ignace, prévoyant que son départ pour raison de santé, passerait assurément pour une fuite, alla, sans en être requis, se présenter à l'Inquisiteur. Il l'instruisit lui-même de tout ce qui pouvait rester à apprendre sur son compte. Le P. Liévin ne désirait qu'une chose : connaître enfin ce livre étonnant, au moyen duquel Ignace gagnait tant d'âmes à Dieu. Il le pria donc de le lui montrer, non à titre d'examen, mais pour satisfaire sa dévotion; et quand il l'eut entre les mains, il le lut avec grand empressement. Comme il excellait, non seulement dans la théorie, mais encore dans la pratique de la perfection, il comprit et admira l'esprit divin qui avait renfermé dans un ouvrage si peu étendu, tant de force pour purifier les âmes, les éclairer et les conduire par le détachement entier des choses du monde, à l'union avec Dieu.

Il en fut si touché qu'Ignace étant venu lui redemander son livre, il obtint la permission de le copier pour sa propre utilité, et celle des autres, quand il aurait appris à en faire usage. Mais Ignace n'était plus isolé comme autrefois, à Barcelone, ni associé pour un temps à quelques compagnons et maître de lui comme à Alcala ou à Salamanque ; il se voyait le chef d'une famille peu nombreuse, il est vrai, mais pleine d'espérance et d'avenir. Désormais donc une réputation sans tache lui devenait nécessaire, afin de pouvoir travailler efficacement au salut du

prochain. Il savait de plus que, partout où il irait, le démon le poursuivrait et lui susciterait des ennemis. C'est pourquoi il supplia l'Inquisiteur de porter un jugement définitif sur sa cause. Lui-même se trouvait à la veille de partir pour l'Espagne, et, ses compagnons étant sur le point de quitter Paris, il ne voulait pas laisser le moindre soupçon peser sur leur vie ou sur leur doctrine ; ce qui arriverait nécessairement, si les procédures officielles ne proclamaient pas publiquement leur innocence. Mais l'Inquisiteur vit très clairement que les accusations avaient été portées par des gens ignorants dans les choses de Dieu ; il les trouvait si vaines, qu'il jugeait inutile de perdre du temps à les réfuter. Il eut beau assurer notre Saint que de telles accusations devaient être bien plutôt l'objet de son ambition que de ses craintes, Ignace ne se contenta pas de ces assurances ; il amena un jour avec lui un notaire et plusieurs docteurs célèbres, pria l'Inquisiteur de consigner par écrit les raisons pour lesquelles il ne voulait pas donner suite à l'accusation, et de prononcer un jugement, de manière que cet acte devînt un témoignage irrécusable de son innocence. Le Docteur y consentit sans hésiter, et lui remit le jugement suivant avec des éloges tels qu: Ignace se retira plus confus encore que satisfait, «... Nous, frère Thomas « Laurent, de l'Ordre des Frères prêcheurs, Lecteur en théologie « et Inquisiteur Général de la perversité hérétique et de la foi « catholique au royaume de France, faisons savoir et certifions « à tous ceux à qui il plaît ou il plaira l'apprendre, que notre « prédécesseur frère Valentin Liévin, docteur en théologie et « inquisiteur général pour tout le royaume de France, a dans « le temps fait une enquête touchant la vie et la doctrine d'Ignace « de Loyola, et que nous qui étions sous-secrétaire, n'avons « jamais ouï dire qu'il se trouvât en lui chose déplacée en un « homme catholique et chrétien.

« Nous avons en outre connu le dit Loyola, et maître Pierre « Le Fèvre ainsi que quelques autres de ses familiers, et les « avons toujours vus mener une vie catholique et vertueuse, « sans jamais noter en eux rien qui ne convienne à des hommes « parfaitement chrétiens. De plus les Exercices que donne le dit « Ignace nous ont semblé catholiques, autant que nous avons « pu le savoir après examen.

Page 1