LIVRE SECOND. — CHAPITRE VIII
« Donné à Paris, clans le couvent des Frères prêcheurs, et « signé du sceau dont nous usons en pareil cas, l'an du Seigneur « 1536, le 23 du mois de janvier, en présence de discrètes per- « sonnes, maître Laurent Daorta, Diego de Cacers, clercs et « maîtres ès-arts, et Frère Alphonse de Saint-Emilien, tous « Espagnols habitant Paris, lesquels, mandés comme témoins, « ont signé. » Acta Sanctornm,jul. Tom. vu, pag. 455, n° 185.
Cet obstacle aplani, Ignace recommanda ses compagnons aux soins du P. Le Fèvre, seul prêtre qui fût parmi eux, et que tous respectaient comme un frère aîné. On fixa le 25 janvier 1537 pour se réunir à Venise ; puis Ignace prit congé de ses amis avec les marques de la plus affectueuse cordialité.
Si ce départ avait eu lieu à la fin de l'année 1535, comme le relate par erreur l'histoire manuscrite du P. Polanco et comme l'ont répété d'après lui les deux historiens Orlandini et Maffei, le Saint n'aurait pu se rendre à Venise qu'à la fin de l'année suivante, tandis qu'une de ses lettres démontre qu'il y arriva dans les derniers jours de cette même année (63).
Une pareille séparation, faite dans un moment aussi critique, pouvait bien inspirer quelques craintes au vénérable Fondateur ; mais il connaissait les vertus de ses frères ; il savait qu'il pouvait compter sur leur inébranlable attachement, et il partit avec joie. Sa confiance ne fut point trompée ; le lien qui les unissait tous ne pouvait être rompu. « Si Ignace fût mort, écrivait l'un d'eux, « si quelque autre accident eût mis fin à notre engagement, tous, « nous aurions porté nos pas jusqu'à la Terre-Sainte, tous, nous « aurions consacré nos travaux et notre vie au salut des in- « fidèles. »
Dans le fâcheux état de santé où Ignace se trouvait alors, il ne pouvait entreprendre à pied le voyage de Paris en Biscaye. Ses compagnons lui procurèrent un cheval du plus bas prix, et d'une si misérable apparence que, donné à l'hôpital d'Azpeitia, il n'y fut employé qu'à porter du bois aux pauvres habitants du pays (64). Ce fut en pareil équipage qu'il arriva dans sa patrie. Il aurait bien voulu y demeurer inconnu, autant pour éviter la rencontre de ses parents qu'afin de pouvoir s'établir à l'hôpital de la ville, mais il lui fut impossible de garder l'incognito. Il était dans une auberge, à deux lieues d'Azpeitia, quand un certain
Histoire de S. Ignace de Loyola. *3
Jean de Eguibar, fort lié avec la maison de Loyola, y arriva et demanda s'il y avait des voyageurs dans la maison. Il ne s'y trouvait, reprit l'hôte, qu'un homme mal vêtu, mais de bonne mine, et que l'on reconnaissait, à son langage, pour être originaire des environs ; pourtant, il ne le connaissait pas. Jean, poussé par la curiosité, regarda à travers les fentes de la porte et vit Ignace, priant à genoux, avec le plus profond recueillement. Il le reconnut à l'instant, remonta à cheval, et courut en toute hâte porter cette nouvelle aux seigneurs de Loyola. Cette annonce répandit au château et dans le pays non seulement une grande joie, mais de tels sentiments de piété, que, pour recevoir dignement Ignace, tout le clergé d'Azpeitia voulut aller en procession à sa rencontre. Ses frères et ses neveux s'apprêtaient aussi à aller le chercher à la tête d'une brillante cavalcade ; lorsque craignant par tous ces témoignages d'honneur et de respect de le faire fuir de sa patrie, avant même qu'il y fût rentré, ils y renoncèrent et se contentèrent de lui députer un prêtre respectable, pour lui faire savoir qu'il était attendu et désiré au château de Loyola.
Cependant il restait encore un obstacle à écarter. Si Ignace soupçonnait la réception honorable qu'on lui préparait, il se jetterait probablement dans les voies montagneuses que les voleurs et les mauvais chemins rendaient également dangereuses. Ses parents envoyèrent donc aux passages difficiles des serviteurs armés, avec la mission secrète de l'accompagner et de le défendre en cas d'attaque. Ses frères avaient deviné juste ; Ignace refusa avec modestie l'invitation transmise par l'ecclésiastique ; il le congédia pour éviter ses instances ; puis il se mit seul en marche par les sentiers des montagnes, dans la direction d'Azpeitia, où il voulait loger à l'hôpital. Mais il tomba au milieu des honneurs qu'il prétendait éviter. A l'entrée du bourg, il rencontra la procession de tout le clergé ; un grand nombre de parents en faisaient partie. Les uns l'accueillaient comme un saint, avec les plus grands témoignages de vénération ; les autres s'efforçaient de l'entraîner avec eux à Loyola. Toutefois s'il n'avait pu éviter une rencontre imprévue, rien ne put le décider à céder aux instances de sa famille. Depuis qu'il avait quitté son château, jamais il n'avait pensé posséder quelque chose sur la terre ; et,