LIVRE SECOND. — CHAPITRE VIII
une fois devenu pauvre pour l'amourdejÈsus-CHRiST, il regardait les hôpitaux comme autant de maisons paternelles. Ignace, sans se laisser arrêter par la crainte de déplaire à ses frères, alla donc loger à l'hôpital de Sainte-Marie-Madeleine. Ceux-ci se contentèrent alors de lui envoyer un lit convenable et quelques provisions ; mais il ne voulut point se servir d'un tel lit, quoiqu'il le défît tous les matins pour donner le change : il préféra coucher sur le plancher. Les domestiques de l'hôpital s'en aperçurent enfin ; ils renvoyèrent le lit, et lui en donnèrent un semblable à celui des malades dont il fit usage. Quant aux provisions, il ne voulut point y toucher ; dès le lendemain de son arrivée, il alla demander l'aumône, et continua à le faire pendant les trois mois de son séjour à Azpeitia.
Vivre avec les pauvres, manger à leur table, leur distribuer les portions les plus délicates, se réserver la nourriture la plus misérable, telle était comme d'ordinaire sa sainte vie. Une seule fois il consentit à entrer dans sa maison, sur les pressantes sollicitations de sa belle-sœur, qui, s'étant jetée à ses genoux, l'en avait conjuré par la passion de Notre-Seigneur. Il consentit alors, plutôt pour lui faire comprendre le respect dû au mystère sacré, par lequel elle demandait cette grâce, que dans le désir de lui complaire, ou de goûter la douceur de se retrouver chez lui. Il rentra donc le soir dans la maison paternelle, coucha sur le plancher, et le lendemain, dès l'aube du jour, il était de retour à l'hôpital.
Ses douleurs et ses langueurs d'estomac avaient disparu, même avant son arrivée dans sa terre natale : aussi avait-il repris ses austérités ordinaires. Outre l'usage habituel du cilice, ses jeûnes étaient fréquents ; il prenait la discipline, et ne couchait le plus souvent que sur la dure. Les forces qu'il avait recouvrées, il les employait à travailler au salut des âmes. Son frère aîné, don Garcia, ne jugeant des choses de Dieu qu'avec une prudence toute mondaine, essayait de l'en détourner, en l'assurant que personne ne viendrait écouter ses instructions. « Si un seul enfant profite de mes enseignements, répondait Ignace, mon temps et mes fatigues me paraîtront bien employés.»
Bientôt, au contraire, il se fit un grand concours de peuple pour l'entendre. Il joignait aux instructions sur la doctrine,
des pratiques spirituelles destinées à conduire les âmes à la vie chrétienne. Ce fut vers ce même temps qu'il connut et prédit le sort de deux enfants. Le premier, nommé Martin Alarcio, était un peu bègue et fort laid. Un jour qu'Ignace l'interrogeait sur le catéchisme, quelques éclats de rire, de la part des assistants, accueillirent les réponses du pauvre enfant. Mais Ignace, se tournant vers les rieurs: «Vous vous moquez de cet enfant, leur dit-il, parce que vous ne voyez en lui que ce qui frappe vos regards ; sachez que son âme est infiniment plus belle aux yeux de Dieu que son corps ne vous paraît difforme. Cette beauté croîtra toujours en lui ; il sera un grand serviteur de Dieu, et fera, dans sa patrie, d'utiles et grandes choses pour le salut de ses frères. » Il devint, en effet, un prêtre aussi zélé que saint, et, tant qu'il vécut, il rendit de grands services à ses compatriotes.
Le second était un enfant de huit ans, nommé François Almario. Sa mère le lui présenta pour qu'il le bénît et priât le Seigneur de le lui conserver pour sa consolation et pour son appui. Ignace le regarda quelques instants ; puis, se tournant vers la mère : « Rassurez-vous, lui dit-il, votre fils vivra longtemps et aura un grand nombre d'enfants. » Almario eut en effet quinze enfants, et mourut octogénaire.
Les prédications régulières d'Ignace avaient lieu le soir, trois fois la semaine : elles duraient d'ordinaire deux heures ; mais l'affaiblissement causé par une fièvre lente, qui était survenue, lui rendait cet exercice très fatigant. Sa ferveur et le secours d'en haut lui permettaient seuls de le continuer. Il prêchait en plein air, aucune église ne pouvant contenir la foule qui se pressait pour l'entendre. On montait même sur des arbres, souvent assez éloignés. Pourtant sa voix était distinctement entendue à plus de trois cents pas, grâce soit à une assistance toute particulière de Dieu, soit à la silencieuse attention de ses nombreux auditeurs.
Ignace avait donné, dès sa première prédication, un grand exemple d'humilité. Un des motifs de son retour au pays, avait-il dit, après l'avoir quitté depuis tant d'années avec l'intention de ne le voir jamais, avait été de suivre la voix de sa conscience : elle lui criait sans cesse que là où il avait donné