‹ Histoire de Saint Ignace de Loyola d'après les documents originauxChapitre 93 sur 168 · LIVRE SECOND. — CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

LIVRE SECOND. — CHAPITRE VIII

révélé, lui parla de ses compagnons, Xavier, le Fèvre, Laynez, et sollicita l'appui de ses conseils et de ses prières. Jean de Castro lui demanda jusqu'au lendemain pour réfléchir, et passa la nuit en oraison sur ce sujet. Le lendemain, tout joyeux et comme assuré par une lumière d'en haut que cette entreprise était vraiment inspirée de Dieu, il encouragea Ignace à la poursuivre ; il ajouta même qu'elle lui paraissait si excellente qu'il serait tout prêt à quitter la chartreuse, où il n'était encore que novice, pour s'attacher à lui,- et contribuer au succès d'une œuvre si importante. Mais Ignace n'y consentit pas ; il l'engagea, au contraire, à s'attacher au saint Institut vers lequel Dieu lui-même l'avait appelé. Après s'être réciproquement promis de se souvenir l'un de l'autre devant le Seigneur, les deux amis se séparèrent.

L'entrevue de saint Ignace et de Jean de Castro est un fait qui ne saurait être mis en doute. Les anciens manuscrits de la chartreuse de la Vallée-du-Christ en conservent le souvenir : plusieurs de ces religieux ont déclaré juridiquement l'avoir appris de Jean de Castro lui-même. « L'an 1535, dit le P. D. « Antonio d'Altarriba, saint Ignace se rendit de Valence au « monastère royal des chartreux de la Vallée-du-Christ, pour « voir son cher maître le P. Jean de Castro et lui communiquer « le projet qu'il avait déjà conçu de fonder la Compagnie de « Jésus. Il comptait beaucoup sur le secours de ses prières « pour le succès de cet important dessein. D. Jean de Castro « accueillit favorablement le désir d'Ignace ; il passa la soirée « de ce même jour et la nuit suivante en oraison, recomman- <"< dant à Dieu cette affaire avec toute la ferveur possible. Le « lendemain, s'adressant à saint Ignace : Votre projet de fonder « la Compagnie de Jésus m'agrée si fort que, si vous le jugez « bon, j'abandonnerai la chartreuse pour en favoriser l'exécu- « tion. Encore novice, je ne suis pas lié par des vœux. Ma « fortune, mon temps, mes forces, mes conseils, je mettrai tout « cela à votre service, pourvu que cette entreprise si importante « ait une heureuse issue. » Saint Ignace lui répondit : « Non, « mon Révérend Père, persévérez dans la voie où vous êtes « entré/ tout ce que je désire, c'est que vous me recommandiez « à Dieu dans vos prières, etc.. »

Le P. André Soleri, du même Ordre, dans son témoignage, ajoute quelques détails :« Saint Ignace vint à cette chartreuse « de la Vallée-du-Christ, pour voir le P. D. Jean de Castro, « l'an 1535, et pour s'entretenir avec lui de son dessein d'établir « la Société de Jésus. Au moment où saint Ignace arriva au « monastère, le P. Jean de Castro, encore novice, assistait au « chant des vêpres, avec le reste de la communauté, En l'atten- « dant, le Saint s'assit près de la croix du cimetière du couvent. » Enfin, le P. D. Nicolas Bouet affirme « avoir de plus entendu dire aux mêmes Pères que saint Ignace ne songea jamais à entrer dans aucun autre Ordre religieux, pas même dans celui des Chartreux ».

Ignace se rend à Venise. — A Paris, Pierre Le Fèvre associe trois nouveaux compagnons à Ignace. — Les compagnons d'Ignace partent pour Venise.— Dangers delà route. — Discussions avec les hérétiques en Allemagne. — Consolations et arrivée.

GNACE se rendit de la chartreuse à Valence (69), où il s'embarqua pour Gênes. Cette navigation était alors dangereuse. De nombreuses galères turques, venues des côtes de Barbarie, capturaient souvent les navires et réduisaient les passagers en esclavage. Mais un péril d'un autre genre le délivra de celui-ci ; ce fut une violente tempête qui menaçait d'engloutir le vaisseau. On fut forcé de jeter les marchandises à la mer. Un coup de vent ayant ensuite arraché le gouvernail et brisé les mâts, le bâtiment désemparé restait ballotté à la merci des flots et de l'ouragan. Les cris, les prières des malheureux passagers témoignaient assez de leur frayeur. Seul, Ignace, accoutumé à se voir toujours entre les mains de Dieu, conservait toute sa sérénité. Il n'était même agité d'aucune crainte. Il n'éprouvait, comme il l'a dit depuis, qu'une profonde douleur de n'avoir pas répondu aux nombreuses grâces reçues de Dieu. C'est là, en effet, la plus vive affliction des saints ; ils comprennent clairement que les grands bienfaits font contracter de grandes dettes ; aussi plus ils sont comblés de grâces et plus ils redoutent le compte qu'ils en devront rendre. Cependant Dieu permit que la tempête s'apaisât et que le vaisseau abordât enfin au port. Mais Ignace rencontra sur terre plus de dangers qu'il n'en avait connu sur mer. En traversant le sommet des Apennins, pour entrer en Lombardie, il perdit sa route.

Longtemps il suivit un sentier pierreux, à travers les rocs brisés, dans l'espoir d'arriver à une plaine ; il aboutit à un précipice qui dominait un torrent. A force d'avancer de rocher en

rocher, de pierre en pierre, il s'était engagé si avant, que lorsqu'il voulut revenir sur ses pas, il ne le put sans les plus grandes difficultés. Obligé de se traîner sur ses mains et sur ses genoux, il pouvait au plus léger mouvement perdre l'équilibre et tomber dans l'abîme. Ce périlleux trajet parut dans la suite à notre Saint un des plus grands dangers auxquels il eût échappé. Cependant l'hiver était arrivé, et les inondations avaient tellement défoncé les routes de la Lombardie, qu'un voyage à pied y devenait un véritable supplice. Ignace arriva malade à Bologne. De plus il fut victime d'un accident à l'entrée de cette ville. En passant un pont, le pied lui avait manqué, et il avait roulé dans les fossés. Il sortit delà trempé et ensanglanté. Mais l'occasion lui parut favorable pour s'humilier. Au lieu donc de quitter ses vêtements mouillés, il parcourut longtemps la ville en demandant l'aumône dans les rues les plus fréquentées. Il recueillit ce qu'il cherchait, c'est-à-dire une ample moisson de moqueries, et rien de plus. Pourtant l'hospitalité de Bologne est proverbiale.

Quelques Espagnols eurent enfin pitié du voyageur, et le recueillirent pendant sa maladie, qui dura une semaine. Ignace partit ensuite pour Venise, où il arriva vers les derniers jours de l'année 1535 (7°).

Dans cette ville, tout en s'occupant d'études, comme par le passé, il s'adonna aux œuvres de zèle. Deux nobles Navarrais, Jacques et Etienne d'Eguia, venaient d'y débarquer après un voyage en Palestine. Ils firent la rencontre d'Ignace, qu'ils avaient connu à Alcala, et l'accueillirent avec grande joie. Ils le regardèrent même comme un homme envoyé de Dieu pour les tirer d'une perplexité où ils se trouvaient. Ils avaient été récompensés de leur saint pèlerinage par un grand désir de quitter le monde et de servir Dieu avec plus de ferveur ; mais indécis sur le genre de vie qu'ils devaient adopter, ils demandaient à leur ami aide et conseil. Celui-ci eut recours à son moyen ordinaire, aux Exercices spirituels. Le ciel leur fit connaître alors ses desseins ; ils s'attachèrent à Ignace et devinrent membres de la Compagnie,lorsqu'ellefutdéfinitivementétablie(7T).

Semblable détermination ne fut pas prise aussi facilement par un bachelier nommé Jacques, natif de Malaga, de la noble

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