LIVRE SECOND. — CHAPITRE IX
famille des Hozès, de Cordoue. Les Hozès avaient été très anciennement honorés par les rois de Castille du titre de seigneurs de l'Albaïde. Jacques, déjà illustre par sa science, avait un ardent désir d'avancer dans les voies de Dieu. Or l'expérience de beaucoup d'autres lui avait appris l'efficacité des Exercices spirituels pour y parvenir. D'autre part, il les avait entendu souvent calomnier, et, sachant qu'ils avaient même été déférés aux inquisiteurs comme suspects et dangereux, il craignait de s'y laisser surprendre. Bref, il ne pouvait se résoudre à demander de les suivre. Un simple doute ne lui parut pourtant pas une raison suffisante de s'abstenir. D'ailleurs, pensait-il, si les Exercices renfermaient quelque poison subtil, il trouverait de sûrs antidotes dans les décrets des conciles et dans les ouvrages des Saints Pères. Mais après avoir consacré deux ou trois jours aux premières méditations, se sentant transformé en un homme nouveau, il reconnut qu'il devait cette grâce à la vertu des vérités évangéliques, et non à un enseignement étranger. Sur-le-champ il avoua son erreur, et, déplorant l'aveuglement qui l'avait tenu si longtemps éloigné d'un si grand bien, il découvrit à Ignace ses soupçons. Il lui montra tous les livres, qu'il avait rassemblés comme autant d'armes défensives. Puis, sollicitant humblement du Saint le pardon de sa méfiance, il continua les Exercices. Quelques jours après, il devenait l'un des compagnons d'Ignace et entrait plus tard dans le nouvel Institut. Il n'y vécut pas longtemps, il est vrai : mais on pourrait lui envier le bonheur d'avoir porté au ciel les prémices de la Compagnie.
Le même moyen, je veux dire la pratique des Exercices, acquit bientôt à Ignace d'autres confrères dans Venise même. Dès lors aussi, le noble caractère du Saint lui valut un autre bien fort précieux, la protection de l'évêque de Baffo. Ce prélat et plusieurs membres de son illustre famille couvrirent toujours notre Société naissante de leur paternelle bienveillance.
Néanmoins de si beaux commencements ne pouvaient durer, et l'ennemi du salut devait là aussi soulever des orages, comme il l'avait déjà fait ailleurs. Ses attaques furent même d'autant plus dangereuses, qu'il devenait difficile de démontrer la fausseté des nouvelles accusations lancées contre Ignace. Le bruit
se répandit sourdement d'abord, qu'il n'était qu'un adroit hérétique, échappé d'Espagne, et venu en Italie, pour y répandre ses erreurs. Le malheureux auteur de ces calomnies réussit d'abord à les propager dans l'ombre. Lorsqu' Ignace, disait-il, pouvait craindre d'être découvert, il savait se soustraire par la fuite aux recherches de l'Inquisition, et aux châtiments mérités. Déjà Barcelone, Alcala, Salamanque et Paris avaient été tour à tour le théâtre de ses ruses : dans la dernière de ces villes, comme on ne pouvait lui infliger d'autre punition, on l'avait brûlé publiquement en effigie.
Peu à peu ces imputations trouvèrent crédit auprès de beaucoup de gens. Ignace en fut informé, et sans s'étonner, car il en connaissait la source et le but, il alla trouver Monseigneur Jérôme Veralli, alors nonce du pape Paul III auprès de la république. Il demanda de faire publiquement examiner une cause où il devait paraître, soit comme accusé, soit comme accusateur.
Le Nonce y consentit; à Venise, comme partout ailleurs, la sentence rendue attesta l'innocence du plaignant et l'indigne conduite des accusateurs.
Tandis que ces événements se passaient en Espagne et à Venise, les compagnons du Saint continuaient leurs études à Paris (72). Pierre le Fèvre cependant s'exerçait déjà dans l'art de gagner lésâmes au service de Dieu, à l'imitation de son chef. On jugera mieux du fruit de ses travaux, par la décision d'un célèbre théologien, que par tous les détails que nous pourrions rapporter. Cet homme, dont la science égalait la vertu, apprenant que Le Fèvre se disposait à partir, déclara qu'il ne pouvait, sans pécher grièvement, abandonner le bien certain qu'il opérait à Paris pour d'autres œuvres d'un succès douteux. Du reste, ajoutait ce docteur, quelque grands qu'on voulût bien les supposer, les travaux à venir ne seraient jamais aussi multipliés que ceux auxquels Le Fèvre renonçait. Il offrit même de faire souscrire sa décision par tous les théologiens de la Faculté de Paris. Certainement si Dieu n'avait mis lui-même dans les cœurs des disciples, l'intime confiance qu'unis à Ignace ils feraient dans l'Église un bien extraordinaire, Le Fèvre aurait été dès lors fortement ébranlé par une telle décision. Sans