‹ Histoire de Saint Ignace de Loyola d'après les documents originauxChapitre 95 sur 168 · LIVRE SECOND. — CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

LIVRE SECOND. — CHAPITRE IX

doute aussi, il se serait séparé de son chef, au risque de détourner ses compagnons de leur premier projet. Fidèle à ses promesses ne pouvait-il pas craindre, sinon de commettre une grande faute, du moins de nuire à un grand nombre d'âmes si dociles à sa direction ? En passant au delà des mers, pour chercher dans des contrées inconnues des gens dont il ignorait le langage, il n'avait qu'une espérance bien douteuse de travailler efficacement à leur salut. D'ailleurs, de cette entreprise retirerait il d'autres fruits qu'un mérite tout personnel, unique récompense de ses grandes fatigues ? Mais l'œuvre de saint Ignace était celle de Dieu même. Rien donc ne put y mettre obstacle, ni cette première opposition, ni tant d'autres suscitées dans la suite. Aucun des compagnons d'Ignace ne fit défection. Bien au contraire, de nouveaux s'adjoignirent aux premiers, et c'est à Pierre Le Fèvre que la Compagnie doit cette conquête.

Un des plus heureux talents de Pierre était une adresse singulière pour mêler les choses spirituelles à ses discours les plus familiers. Il parlait avec tant de simplicité et de force, qu'il imprimait sans peine dans les cœurs la connaissance et l'amour des vérités célestes. Il prenait part fort adroitement aux conversations déjà en train, comme le pilote entre dans un navire pour le conduire au port. Mais peu à peu il prenait en main le gouvernail, et amenait le discours sur quelque sujet utile. Il n'inspirait aucune défiance ; personne ne fuyait sa conversation qui était d'ailleurs fort agréable ; la douce onction avec laquelle il présentait les plus importantes vérités pénétrait les âmes et opérait souvent d'admirables changements.

C'était encore Le Fèvre qui donnait les Exercices spirituels, avec une telle habileté, qu'au jugement de saint Ignace, personne ne l'égala jamais. Par cet ensemble de moyens, il gagna beaucoup d'âmes à Dieu. Les nouveaux compagnons qu'il sut attirer, s'appelaient Claude Le Jay, Paschase Broèt et Jean Codure. Tous les trois étaient des hommes distingués, docteurs en théologie ; les deux premiers étaient prêtres. Claude, né près de Genève, avait reçu de Dieu un caractère angélique et de rares talents ; Paschase Broèt (73) était de Bertrancourt, à cinq lieues d'Amiens, et Jean Codure, d'Embrun, en Dauphiné.

Ainsi les premiers Pères de la Compagnie furent d'abord au

nombre de dix. Ce nombre même donna lieu aux hérétiques de soupçonner d'étranges mystères. « Le nombre dix, dit le «calviniste Misène, était appelé Atlas par les Pythagoriciens. « Ce n'est donc pas sans un dessein caché qu'il fut choisi par les « premiers membres de la Compagnie de Jésus, qui soutient la « papauté, comme Atlas soutenait le monde (74). »

Un jour de l'Assomption, les trois nouveaux compagnons prononcèrent leurs vœux dans la petite église de Montmartre, pendant que les autres les renouvelaient.

Cependant la mort du duc de Milan, François Sforza, venait d'amener dans le Milanais la guerre entre Charles-Quint et François Ier; et déjà le monarque espagnol était entré en Provence à la tête d'une nombreuse armée, composée d'allemands, d'espagnols et d'italiens. Les compagnons d'Ignace ne devaient, d'après les arrangements pris, rejoindre leur chef à Venise, que le 25 janvier 1537. Mais ils jugèrent nécessaire de se hâter, pour arriver, s'il était possible, avant que les passages de France en Italie fussent interceptés (75). Quelques-uns cependant restèrent encore, pour régler leurs affaires communes, et distribuer aux pauvres le peu qu'ils possédaient. Les autres s'acheminèrent vers Meaux, où tous devaient se réunir pour continuer ensemble le voyage. Le premier départ eut lieu le 15 novembre 1536 (7Ô). Parmi ceux qui avaient pris les devants, se trouvait Simon Rodriguès. Tandis qu'il attendait ses compagnons, il reçut un gage particulier de la protection divine : atteint tout à coup d'une maladie imprévue, il s'en vit délivré d'une manière miraculeuse. Voici comment.

Un abcès considérable accompagné d'une fièvre ardente lui était survenu à l'épaule. En proie à de violentes douleurs, Simon passa la nuit entière à se rouler en délire sur la terre qui lui servait de lit, dans une misérable auberge. Mais une pensée affligeait surtout le malade : il allait retarder ses compagnons, qui probablement trouveraient ensuite les passages fermés.

Quoique cette occasion de pratiquer la patience lui parût précieuse, comme d'autre part son mal pouvait mettre obstacle à l'entreprise commune, il pria Dieu, avec une humble ferveur, de jeter un regard propice sur les vertus de ses frères, et de l'accepter lui-même du moins pour leur serviteur, s'il le jugeait

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