‹ Histoire de Saint Ignace de Loyola d'après les documents originauxChapitre 97 sur 168 · LIVRE SECOND. — CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

LIVRE SECOND. — CHAPITRE IX

avait été contracté. Xavier accueillit cette pensée, et encouragea si bien ses compagnons, que leur confiance en Dieu augmenta en proportion de l'embarras où ils se trouvaient. Ils se rappelaient la grâce récemment accordée à Rodriguès, et unirent leurs ardentes prières pour obtenir du Seigneur une manifestation nouvelle de sa protection. Il ne fallut pas de longues supplications pour obtenir ce que les intérêts même de la gloire divine semblaient exiger. Dieu eût-il voulu laisser périr, dès ses premiers pas, un apôtre qui devait répandre jusqu'aux extrémités du monde la connaissance de son divin Fils ?

La nuit suivante, le malade jouit d'un doux repos, et, le lendemain, toutes les cordes se trouvèrent rompues. Les chairs, rendues à leur état naturel, non seulement n'offraient plus l'apparence d'une plaie, mais ne portaient pas même l'empreinte des ligatures.

Cet accident ne put engager Jacques Laynez à modérer ses austérités. Malgré sa mauvaise santé il porta un rude cilice depuis le jour du départ de Paris jusqu'à celui de l'arrivée à Venise.

Les difficultés, les souffrances ordinaires d'un si long voyage devaient paraître douces à de tels pèlerins : ils les surmontèrent toutes par une confiance sans bornes dans la divine Providence. Ils cheminaient à pied, pauvrement vêtus de l'habit un peu long des étudiants de Paris, un bâton à la main et sur le dos un paquet de livres. Leur extérieur était si modeste et si recueilli que les passants s'arrêtaient pour les regarder avec respect (?8). Ils tombèrent un jour aux mains des soldats français, postés à l'entrée de quelques défilés. On leur demanda qui ils étaient et où ils allaient. La réponse devenait embarrassante ; car plusieurs d'entre eux étaient espagnols, ce qu'il eût été dangereux d'avouer (79). Pendant ce colloque, un paysan qui s'était arrêté pour les regarder, se tournant vers les soldats : « Laissez ces braves gens tranquilles, leur dit-il: ne voyez-vous pas qu'ils vont travailler à convertir quelque pays?» Singulières expressions dans la bouche d'un homme qui ne savait guère de quoi il parlait ; elles auraient pu passer pour prophétiques, si, au lieu de quelque pays seulement, elles avaient désigné la plus grande partie du globe. Quoi qu'il en soit les voyageurs en furent quittes pour la peur.

Ils avaient distribué l'emploi de leurs journées, de manière à la partager entre l'oraison, la récitation des psaumes et les pieux entretiens que leur fournissait la méditation des choses de Dieu. Trois d'entre eux étaient prêtres et célébraient tous les jours la sainte messe, à laquelle les autres communiaient. En arrivant le soir à l'auberge, et, le lendemain avant de se remettre en route, tous ensemble remerciaient Dieu, à genoux, des bienfaits reçus pendant la journée, et le suppliaient de leur continuer sa protection.

Ils avaient gardé quelque peu d'argent pour subvenir aux dépenses indispensables de la route ; mais leur nourriture était grossière et peu abondante ; chaque jour semblait être jour de jeûne. A leurs souffrances volontaires, il fallait ajouter les incommodités inévitables des intempéries de la saison. En traversant la Lorraine, la pluie ne cessa de tomber, et, une fois entrés en Allemagne, la neige devint si épaisse, qu'ils étaient quelquefois obligés d'attendre trois jours de suite avant de se remettre en route.

Malgré ces obstacles toujours renaissants, la ferveur de leur âme leur rendait le joug doux et léger ; la charité les embrasait de ses ardeurs. A voir leur union et leur respect mutuels, on les eût pris volontiers pour des frères. Dans son ami, chacun trouvait un serviteur empressé : tous égaux, ils ne convoitaient point l'autorité ; et quand il fallait prendre un parti, chacun donnait- son avis, et la majorité décidait.

Ils avaient pris leur chemin par l'Allemagne pour ne pas rencontrer l'armée impériale, qu'ils n'eussent pu éviter par la voie de Provence. Mais ils tombèrent au milieu des troupes françaises, en marche vers la Flandre par la Lorraine. Les continuelles déprédations commises par les soldats rendaient alors les chemins si dangereux, que les habitants n'osaient se hasarder à sortir de chez eux. Partout où paraissaient nos pèlerins, on admirait la protection spéciale de Dieu sur eux, et on leur demandait parfois s'ils étaient venus à travers les airs, tellement on était frappé de leur témérité. Cette protection parut bientôt d'une manière plus visible encore : saisis un jour, par des soldats français, ils s'attendaient à subir un pénible interrogatoire. L'un d'eux s'avisa alors de répondre qu'ils

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