LIVRE SECOND. — CHAPITRE IX
étaient étudiants de l'Université de Paris et que par dévotion ils allaient à Saint-Nicolas, lieu par où ils devaient véritablement passer. On ne leur adressa aucune autre question. Ainsi échappèrent les Espagnols, que les troupes françaises eussent indubitablement retenus (8o).
L'Allemagne offrit aux voyageurs de nouveaux périls; car s'ils reçurent un favorable accueil des catholiques, attendris jusqu'aux larmes de voir ces neuf hommes un rosaire suspendu au cou, afficher ainsi ouvertement leur croyance dans des pays peuplés d'hérétiques ; il leur arriva souvent d'être en butte à la fureur des ennemis de l'Eglise.et même d'être menacés de mort. D'ordinaire à peine entraient-ils dans une ville luthérienne, qu'une troupe de prédicants fondait sur eux pour les défier à la dispute. Ils ne refusaient point la discussion, bien qu'il y eût peu d'espoir de convertir des gens dont la mauvaise volonté surpassait encore l'ignorance ; mais du moins n'encouraient-ils pas le reproche d'avoir gardé le silence, et de n'avoir pu défendre la foi attaquée.
Entre eux tous, se distinguait Jacques Laynez qui, par la vivacité et la solidité de ses réponses, désespérait les prédicants. L'un de ces dévoyés eut le courage de s'avouer publiquement vaincu. Malheureusement ce fut Laynez et non la vérité qui remporta la victoire : car le ministre, jaloux de la liberté dont il jouissait dans sa secte, n'en abandonna pas les erreurs. Mais cet aveu public fut d'un grand avantage aux témoins de la scène ; ils purent apprendre par là, à ne pas se fier aux enseignements d'un homme qui, tout en connaissant ses erreurs, continuait à les professer.
Ce qu'on admirait dans ces pauvres pèlerins, à l'égal de leurs talents, c'était une retenue, une humilité qui contrastaient singulièrement avec les dérèglements et l'orgueil des ministres. Au défaut d'arguments, ces derniers suppléaient toujours par les injures ; ils croyaient ainsi paraître mépriser les coups qu'en réalité, ils ne pouvaient parer. Toutefois, si l'ignorance applaudissait à leurs déclamations, les gens sages se sentaient attirés vers nos religieux, dont la modestie les charmait et gagnait leur estime. Souvent, après les avoir logés et défrayés, ils leur donnaient encore des guides pour diriger leur marche et en assurer la tranquillité.
A seize milles de Constance, dans un bourg exclusivement peuplé de luthériens, vivait un ministre qui, de pasteur du troupeau, était devenu par son apostasie un loup dévorant. Un jour il vit entrer nos voyageurs à l'hôtellerie, et les reconnaissant aussitôt pour catholiques, il réunit promptement les habitants pour les rendre témoins de la grande victoire qu'il allait remporter sur les neuf papistes. Sans laisser aux voyageurs un instant de repos, il vint donc les défier dans une conférence publique. Ceux-ci acceptèrent avec joie. Jacques Laynez, dont le sang-froid naturel égalait le zèle ardent, entra le premier en lice. La lutte durait déjà depuis plusieurs heures, au grand dépit du ministre qui, ayant compté écraser ses adversaires en masse (car c'était un homme fort habile), ne pouvait même se débarrasser du premier. Enfin, fatigué ou découragé : « Faisons une trêve, dit-il, soupons ensemble en bon accord, puis nous reprendrons la discussion. »
On accepta une nouvelle discussion, mais non le souper. La sagesse fut du côté des papistes, dont le repas fut frugal ; quant au ministre, il but avec intempérance et sa tête s'échauffa. Le couvert enlevé, la dispute recommença, et les deux champions furent entourés de nombreux spectateurs, qui, accourus au premier assaut, attendaient l'issue du second. Mais la discussion devenait de plus en plus aigre ; les libations copieuses du ministre donnaient à sa verve et à ses propos des expressions qui passaient les limites d'une simple dispute théologique. Il y avait entre Laynez et lui toute la différence qui sépare un homme dans la plénitude de sa raison d'un buveur qu'exaltent les fumées du vin. D'autre part les arguments du catholique devenaient écrasants. Honteux de cette défaite imprévue, le ministre finit par s'écrier : « Eh bien ! vous triomphez, je n'ai « rien à vous répondre : voulez-vous quelque chose de plus ? « — Oui, répondit un des compagnons de Laynez, puisque vous « reconnaissez vos erreurs, vous devez les abandonner et en « retirer aussi ces âmes que vous y avez entraînées. Pourquoi « vous obstiner à enseigner ce que la présence de la vérité suffit « à faire évanouir ? Ignorez-vous qu'errer dans la foi, et plus « encore propager l'erreur, c'est courir à la mort éternelle ?» A ces mots, le malheureux entra en fureur, si bien que,