Bartoii
un collège dans la ville de Goa, métropole des colonies portugaises dans les Indes ; Simon Rodriguez en établissait plusieurs eu Portugal, par ordre et aux frais du roi Jean III, qui aurait voula posséder des Jésuites dans toutes les villes de son royaume, et qui avait obtenu que le collège de Coïmbre eût un noviciat de la Compagnie. En Espagne, Valence, Alcala, Gandie, Barcelone, demandaient aussi des collèges et des noviciats. En Allemagne, en Belgique, de tous côtes enfin, les mêmes suppliques étaient adressées à notre saint, dont la réputation, comme celle de la Compagnie, était universelle. Les aspirants affluaient à Rome de toutes les parties de l'Europe ; aussi, voulant conserver l'esprit d'union et de charité entre des hommes de nations diverses et souvent ennemies, Ignace les obligeait tous à parler italien, et les mettait à l'étude de celte langue dès leur entrée dans la maison. Il voulait que chacun d'eux, après sa profession, étudiât la langue du pays où il était envoyé, de manière à la pouvoir parler toujours sans s'inquiéter de sa langue nationale. Le Jésuite devait être l'apôtre du monde, et non celui d'une ville ou d'un pays.
Dans le nombre de ceux que la réputation de science et de vertu des membres de la Compagnie avait attirés à Rome pour en voir le fondateur, nous devons citer Guillaume Postel, né à Barcnton, dans le déparlement de la Manche, et professeur royal à l'université de Paris.
« En matière de doctrine, nous dit le Père Bouhours, c'était le plus grand esprit de son siècle; une vivacité, une pénétration et une mémoire qui allaient jusqu'au prodige; un génie universel qui n'ignorait rien, et qui excellait
(îKNftP.AL DE f.A COMPAGNIE DE JÉSUS. lOl
particulièrement dans la connaissance des langues; outre la latine, la grecque, l'hébraïque, la chaldaïque, la syriaque, il savait si bien celles qui se parlent, et qui sont vivantes, qu'il se vantait de pouvoir faire le tour de la terre sans truchement. François I", qui aimait les lettres, et la reine de Navarre, sa sœur, qui était savante, regardaient Postel comme la merveille du monde. Les plus grands seigneurs, et entre aulres les cardinaux de ïournon, de Lorraine et d'Armagnac recherchaient son entretien et lui faisaient, eu quelque façon, la cour. Les plus doctes l'admiraient, et on disait communément, en parlant de lui, qu'il sorUiit de sa bouche autant d'oracles que de paroles. »
Telle était la réputation d'Ignace de Loyola, que Postel voulut faire le voyage de Piome pour le voir, et juger par lui-même si tout ce qu'on disait de sa science, de son génie, de ses éminentes vertus, n'était pas exagéré et méritait réellement l'admiration et la confiance des souverains de l'Europe et du Saint-Siège. Les travaux apostoliques de la Compagnie le remplissaient d'ailleurs d'un véritable enthousiasme.
Arrivé à Rome, il est séduit, entraîné par la sainteté du saint fondateur, par le zèle de tous les Pères, dont on ne cesse de l'entretenir, et il se prend d'un tel désir d'entrer dans la Compagnie, qu'il s'y engage par un vœu, visite les sept principales églises de Rome, et dépose sur le maîtreautel de chacune un vœu par lequel il s'engageait à se soumettre totalement à la direction et à la volonté d'Ignace de Loyola, ou du supérieur qu'il jugerait bon de lui donner. Il fit tant d'instances et de promesses, que le saint r. II. fj.
102 GliNQUIÈME PARTIR,
fondateur consentit à son admission. Postel donna d'abord les plus grandes espérances, mais tout à coup, il annonce que, au moyen de l'astrologie, qu'il possède à fond, il découvre les événements futurs. Il montre des signes et des calculs cabalistiques qu'il assure infaillibles; rien ne peut lui faire abandonner ces chimères. Ignace a pitié de lui, il le raisonne, l'exhorte, le presse inutilement, et charge les Pères Laynez et Salmeron de le ramener à la raison sur ce sujet, mais Postel s'occupait d'astrologie avant de quitter le monde, il la regardait comme une science d'autant plus appréciable qu'elle était moins cultivée, et bien que les événements donnassent un démenti habituel à ses prédictions, il se serait cru un esprit incomplet s'il avait renoncé à cette folie. Ignace refusa de le garder plus longtemps, mais voulut essayer encore un moyen de le détromper. Il le remit entre les mains du cardinal-vicaire qui s'en occupa avec le plus grand zèle. Postel, désolé de se voir expulsé de la Compagnie, prit enfin une résolution hôi-oïqiie et promit de sacrifier à tout jamais sa science favorite. Le cardinal-vicaire, voyant cette disposition se soutenir, demande à notre saint d'ouvrir une fois encore la porte de sa. sainte maison au pauvre repentant. Ignace se laisse toucher, le reçoit de nouveau, mais le surveille si bien qu'il le surprend un jour en plein travail cabalistique. Le jour même, Postel était renvoyé de la Compagnie, et tous les disciples d'Ignace présents à Rome recevaient l'ordre de n'avoir jamais l'ombre môme d'une relation avec lui.
L'obstination dans les idées était un des principaux motifs d'exclusion ou d'expulsion pour le saint fondateur.
Un Espagnol do grande capacité, d'une science peu commune et d'une vertu reconnue, était entré dans la Compagnie et y exerçait la charge de ministre ^ à la maison profosse de Rome. Il s'en acquittait avec habileté; mais lorsqu'il avait logé une idée dans sa tête, elle n'en sortait plus. Ignace lui retira la charge, jugeant impropre au commandement celui qui ne sait pas obéir. Il le fait passer par les Exercices spirituels, et Marino, c'était le nom de ce Père, fait les meilleures promesses pour l'avenir. Ignace le rétablit alors dans sa charge, mais bientôt le Père Marino s'évertue à lui prouver qu'il n'entend que médiocrement les affaires du temporel, ce qui faisait dire au Pure Natale:
— Marino fera perdre leur renom aux Exercices spirituels ! 11 vient de les faire et il n'est pas un homme nouveau.
En effet, Marino semblait aussi opiniâtre que jamais. Un soir, trôs-tard, Ignace apprend qu'il vient d'en donner une nouvelle preuve ; à l'instant même il lui envoie l'ordre de quitter la maison sans attendre au lendemain :
— Ce sera un exemple pour les autres, ajouta-t-il; on sait, je l'ai dit souvent, que je ne voudrais pas passer la nuit sous le même toit avec des hommes dont l'esprit d'obstination est incorrigible.
Un autre Espagnol, également nommé Marino, docteur de l'université de Paris, professait la philosophie dans le collège de Rome. Quelques points des règles de la Compagnie lui étant assez désagréables à observer, il le disait
1. C'est celui qui dirige radtuinistratiou du matériel, sous les ordres du supérieur.
10 i CINQUIÈME PARTIE.
ouvertement et donnait son avis fort à l'aise sur les changements qu'il voudrait y voir apporter. Ignace le prit en particulier plusieurs fois, et s'efforça de lui prouver qu'Aristote ne pouvait raisonnablement prétendre à réformer l'Évangile; mais rien ne pouvant convaincre ai éclairer le professeur, il fut renvoyé. En ce moment, le collège de Piome était assez mal pourvu, les professeurs manquaient, on ne pouvait remplacer Marino:
~ Ah ! mon révérend Père, dit Luiz Gonzalez au saint fondateur, je regrette, dans l'intérêt du collège, que vous ayez renvoyé Marino ; peut-être se serait-il corrigé ?
— Eh ! bien, lui répond Ignace en souriant ; allez, mon cher Luiz, allez essayer de le convertir.
Un Allemand eut la singulière prétention de posséder l'esprit de saint Paul. Il n'avait pas d'autre travers ; mais celui-ci était plus que suffisant. Ignace voyant l'impossibilité de le détruire renvoya le novice.
Sordevilla, prêtre catalan, et excellent théologien, avait imaginé une méthode d'oraison, au moyen de laquelle ou se procurait à volonté, disait-il, des extases, des visions, des ravissements sans pareils. Il cherchait à faire adopter sa méthode aux plus jeunes novices, et en avait gagné quelques-uns dont l'esprit troublé tenait parfois du délire. Ignace, averti de ce fait, réprimande le prêtre catalan en plein réfectoire et l'envoie professer les visions et les ravissements ailleurs que dans les noviciats de la Compagnie.
Deux Pères d'Espagne : Francisco Onefrio et André d'Oviedo, pris du plus vif désir de vivre, dans la Compagnie, de la vie purement contemplative, en écrivirent au
Père général. Celui-ci leur répondit que tel n'était pas le but de la Compagnie, et qu'ils n'avaient qu'à la quitter s'ils lui préféraient la vie du désert. Mais les deux Pères, obéissants avant tout, comprenant par cette réponse que leur désir n'était qu'une tentation, y renoncèrent avec empressement.
Notre saint, nous l'avons déjà dit, était également in- Ilexiblepour les défauts qui pouvaient troubler la charité entre les membres de sa nombreuse famille. Un soir, il était minuit, on vient lui dire :
— Mon révérend Père, Francisco Zapata a vu prêcher le Père Natale dans les rues, et il s'en est moqué publiquement, traitant de c/iariafanwme ce que nous faisons tous, selon l'usage de la Compagnie en Italie. Il n'a voulu entendre aucune raison sur ce point.
Ignace ne répond pas, laisse s'éloigner celui qui vient do l'avertir, prie assez longtemps, va trouver ensuite Francisco Zapata qui dormait, le réveille, le fait lever, lui ordonne de quitter la maison avant le jour, et rentre dans sa chambre.
D'ordinaire, Ignace ne prononçait un ordre d'expulsion qu'après en avoir conféré avec ses conseillers; pour celle-ci, il la décida seul, et nul ne put s'en douter que le lendemain. Lorsqu'il proposait un renvoi, et que les Pères plaidaient en faveur du coupable, Ignace leur disait:
— Vous sollicitez pour lui à présent: mais si vous l'aviez mieux connu, auriez-vous commencé par le recevoir? Non, certainement. Eh ! bien, renvoyez-le donc maintenant, puisque l'épreuve qui suit l'admission n'a d'autre but que de s'assurer si on convient ou non à la Compagnie. Je vous abandonne l'admission, abaudonnez-moi l'expulsion.
Lorsqu'un étranger venait voir la maison, Ignace en le reconduisant lui disait :
— Vous avez vu notre prison ; elle nous dispense do toute autre.
Cela se comprend aisément, puisqu'il n'y voulait que des saints, ou tout au moins ceux qui promettaient de devenir tels. Un jour de la Pentecôte, il renvoya douze novices à la fois, et jamais son visage ne parut plus calme, plus doux, plus serein qu'après cette expédition. Il exigeait des supérieurs la même sévérité à l'égard non-seulement des novices, mais aussi de ceux qui avaient fait leurs vœux ; car il jugeait que la Compagnie ne pouvait avoir de force et de durée que par la vertu de ses membres. Ayant appris que l'obéissance n'était pas rigoureusement observée dans une maison de Portugal, il écrivit aussitôt au provincial pour le réprimander et lui enjoindre, en vertu de l'obéissance qu'il lui avait vouée, de travailler sans retarda la répression de cet abus, et d'expulser de la Compagnie, à quelques classes qu'ils appartinssent, tous ceux qui se montreraient insubordonnés.
Le Père Léonard Cleselio, reclcur du collège de Cologne, ne comptait que quinze sujets ; un jour il en renvoie huit. Mais, la chose faite, il craint d'avoir usé d'une trop grande sévérité, et écrit au Père général pour s'en accuser, lui exposant les choses telles qu'elles s'étaient passées, et lui demandant de lui infliger la pénitence qu'il reconnaît mériter, quelle qu'elle soit, et à laquelle il se soumet d'avance, en toute humilité ; il conjure en même temps son bon Père de le pardonner. Ignace lui répond en toute liâte
qu'il no lui donnera que des éloges et sa bénédiction, avec l'ordre positif de renouveler au besoin ce qu'il vient d'exécuter si sa^eraent.
On comprend l'admiration qu'excitaient partout ces hommes si capables, si savants, si énergiques, dont un si grand nombre appartenait aux familles les plus opulentes et les plus illustres, et qui, ayant tout quitté pour vivre de pauvreté, d'humilité et d'obéissance, conservaient, au milieu des grands travaux et des succès de l'apostolat, une soumission d'enfant à toutes les volontés de^Ieurs supérieurs.
Ignace étant un jour avec le célèbre docteur Zarrayma, on lui apporte un pli venant de l'ambassade d'Espagne et portant le sceau du vice-roi de Catalogne. C'était en 1543. Le docteur, dont la conférence devait être longue, sans doute, dit à notre saint :
— Mon Père, cette dépêche doit avoir une importance qui peut nécessiter que vous en preniez connaissance sans retard ; voyez-la tout de suite, j'attendrai.
Ignace l'ouvre, y jette un regard, et dit :
~ Celui qui m'écrit ne se doute pas qu'il entrera un jour dans notre Compagnie, qu'il lui rendra d'éclatants services et la gouvernera même avec une grande sagesse et une grande prudence.
Celte lettre était écrite par celui qui fut plus tard saint François de Borgia.
Le Père d'Araoz opérait à Barcelone un bien prodigieux, toute la ville était à ses pieds, toutes les classes de la so-
lus CliNnUlÈME l'AHÏlE.
ciété le chérissaient et lui-même ne pouvait être indiffèrent pour ceux dont il était tant aimé. Saint Ignace lui ordonue de quitter Barcelone et de se rendre dans une autre province d'Espagne. Le Père Antonio d'Araoz lui répond aussitôt ces quelques lignes si touchantes par leur simplicité :
« Quant à l'ordre que vous m'envoyez de me rendre ailleurs, vers le commencement de septembre, je vous obéirai, par la grâce de notre bon Maître, avec une grande allégresse de cœur quoiqu'on en murmure ici à cause du bien qui s'y faisait; car je suis bien convaincu que votre voix est pour moi celle de Jésus-Christ, qu'entendent toujours ceux qui sont de sa bergerie. Il est certain que j'ai tant à faire daus ces lieux, que, voulant vaquer à tout, il ne me reste pas de temps pour m'occuper de moi-même, et je suis obligé de prendre un peu sur les nuits, parce que je n'ai aucune liberté pendant le jour. Entendre des confessions dont la plupart sont générales, donner les Exercices spirituels, travaillera des réconciliations importantes entre certains nobles, tout cela m'occupe tellement, que souvent (et je vous le dis pour que vous preniez compassion de ma pauvre âme) je ne trouve pas le temps de célébrer la sainte messe. »
Tel s'est toujours conservé l'esprit d'obéissance et d'humilité dans la sainte Compagnie de Jésus.
C'était si bien l'esprit divin qui inspirait saint Ignace daus le gouvernement de la Compagnie, que nous voyons, en même temps, saint François de Xavier employer les mômes moyens dans les Indes, et gouverner absolument de même. Il est aussi difficile dans le choix et l'admission des sujets ;
aussi ferme, aussi rigoureux dans les vertus qu'il exige d'eux, aussi prompt et aussi inflexible pour les expulsions qu'il a jugées nécessaires. Saint François de Xavier, à son départ de Rome pour le Portugal et les Indes, ne connaissait des constitutions de la Compagnie que le plan présenté au Pape ; il ne cessait de demander à saint Ignace, dans chacune de ses lettres, de l'aider de ses conseils afin que les maisons qu'il fondait en Orient ne difl"érassent en rien de celles d'Europe. Et pourtant, il suit la môme marche que le saint fondateur, il donne le même esprit, il imprime la même direction aux divers collèges, aux diverses missions et résidences qu'il crée sur une étendue de plus de trois mille lieues, avant d'avoir pu recevoir les conseils et la direction qu'il a demandés à son Père général. Saint Ignace admire en cela l'œuvre de Dieu, et, au fond de son cœur, il se promet de rappeler un jour à Rome celui que l'Esprit-Saint éclaire si merveilleusement pour le bien de sa chère Compagnie, et de lui abandonner les rênes de son gouvernement. ,--
En attendant qu'il eût formé de nombreux ouvriers apostoliques, François de Xavier en demandait à l'Europe. Il suppliait saint Ignace, le roi de Portugal, Simon Rodriguez, Provincial dans ce pays, de lui en envoyer le plus possible. Et quand ces Pères arrivaient dans les résidences des Indes, ils se croyaient dans celles de l'Europe, quant à l'intérieur et à son esprit ; car l'organisation, l'administration temporelle ou spirituelle, tout était semblable ; ils n'avaient rien à changer que relativement aux usages ou aux exigences du pays qu'ils devaient évangéliser.
Il fallait que saint Ignace, dans l'étendue et la profondeur de ses vues, jugeât bien nécessaire la sévérité dont il usait pour admettre les novices à la profession ; car il était loin de pouvoir suffire à toutes les demandes qui lui arrivaient de toutes parts. Il avait rappelé le Père Laynez de Venise, nous l'avons vu, Alphonso Salmeron était de retour de sa mission en Irlande, l'un et l'autre étaient d'unegi'ande utilité à notre saint. Mais bientôt le pape Paul ill demande deux théologiens de la Compagnie pour assister ses légats au Concile de Trente, et Ignace désigne deux de ses premiers et si cbers disciples : les Pères Laynez et Salmeron que les plus savants théologiens de Rome aimaient à consulter comme des maîtres, bien qu'ils fussent encore jeunes Pun et l'autre. Notre saint, effrayé pour l'humilité de ses chers disciples, en les voyant honorés du titre de théologiens du pape, dans une assemblée comme celle d'un concile œcuménique, crut devoir leur donner par écrit les conseils suivants :
« De même que lorsqu'on traite avec un grand nombre de personnes pour le bien spirituel et le salut des âmes, ou avance beaucoup la gloire de Dieu, si Dieu nous est propice, de même aussi, si nous ne veillons pas sur nous, et
si Dieu ne nous aide, perdons-nous beaucoup et portonsnous préjudice, à ceux avec qui nous traitons. Maiscomme, en vertu du genre de vie auquel nous nous sommes voués, il ne nous est pas permis de nous abstenir de ces relations, le fruit qui en résultera dans le Seigneur serad'aulaut plus prompt, d'autant plus sûr que nous nous serons mieux préparés et prémunis d'avance, et que nous aurons une règle de conduite plus clairement tracée. C'est pour cela que je vous donnerai quelques avis qui pourront vous être utiles dans le Seigneur, soit en les conservant tels qu'ils sont, soit en en retranchant ou en y en ajoutant de semblables.-
« Je désire ardemment, pour parler en général, que dans l'exercice de ce nouvel emploi, vous ne perdiezjamais de vue trois points principaux :
« 1» Dans le concile, la plus grande gloire de Dieu et lebien de l'Eglise universelle.
«2° llorsdu concile, votre ancienne règleet votre méthode d'aider lésâmes, fin que je me suis principalement proposé de voir atteindre par votre départ.
« 3" Le soin particulier de votre âme, alin que vous ne veniez pas à vous négliger et à vous abandonner vousmêmes, mais que vous vous efibrciez au contraire, par une application et une attention assidues, de vous rendre de jour en jour plus dignes de l'emploi qui vous a été confié.
« Dans le concile, il faut que vous soyez plutôt lents que prorapts à pailer, rOlléchis et charitables dans vos avis sur les choses qui se font ou doivent se faire, attentifs et calmes en écoutant, vous appliquant à saisir l'esprit, l'intention et les désirs de ceux qui parlent, afiu que vous sachiez parler
OU VOUS taire plus à propos. Dans les discussions qui s'élèveront, il faudra apporter les raisons des deux sentiments, afin de ne pas paraître attachés à votre propre jugement. Vous devez toujours, selon votre pouvoir, faire en sorte que personne ne se retire, après vos discours, moins disposé à la paix qu'il ne l'était au commencement. Si les choses qui seront controversées sont de nature à vous obliger à prendre la parole, exprimez votre sentiment avec modestie et sérénité. Terminez toujours, sauf meilleur avis, ou tout autre équivalent. Enfin, soyez bien persuadés d'une chose : c'est que pour traiter convenablement les questions importantes des sciences divines et humaines, il sert beaucoup d'en discourir assis et avec calme, et non à la hâte etcomme en passant. Il ne faudra donc pas régler l'ordre et le temps de la discussion d'après votre loisir et votre convenance, mais prendre l'heure de celui qui voudra conférer avec vous, afin qu'il puisse plus facilement aller oii Dieu veut e conduire.
« Hors du concile, ne négligez aucun moyen de bien mériter du prochain. Cherchez plutôt les occasions d'entendre les confessions, de prêcher, de donner les Exercices, d'instruire les enfants et de visiter les pauvres dans les hôpitaux, afin que la grâce de l'Esprit-Saint descende avec d'autant plus d'abondance sur les Pères du concile, que vous l'attirerez avec plus de ferveur par ces œuvres d'humilité et de charité. Dans vos sermons, ne touchez par les points mis en controverse par les hérétiques, mais tendez, toujours à la réforme des mœurs, et inculquez fortement l'obéissance due à l'Église catholique. Il faudra néanmoins
parler souvent du concile et exhorter le peuple à prier pour son heureuse issue. En entendant les confessions, pensez que ce que vous dites à vos pénitents peut être publié sur les toits. Pour pénitence, imposez-leur des prières pour le Concile. En donnant les Exercices, parlez toujours comme vous le feriez en public. Vous visiterez tour à tour les hôpitaux tous les quatre jours, c'est-à-dire chacun une fois par semaine, à des heures qui ne soient pas gênantes pour les malades. Vous consolerez leurs douleurs, non-seulement par vos paroles, mais en leur apportant, autant que vous pourrez, quelques petits présents. Enfin, si, pour résoudre les questions, il faut que les paroles soient brèves et bien pesées, pour exciter à la piété, on doit au contraire parler avec une certaine prolixité et d'une manière bienveillante.
« Reste le troisième point, qui concerne le soin de vous garder vous-mêmes et de vous prémunir contre les écueils auquels vous serez exposés. Et, quoique vous ne deviez jamais oublier ce qui est le propre de notre Institut, 11 faut néanmoins vous souvenir avant tout de conserver entre vous l'union la plus étroite, et le plus parfait accord de pensées et de jugement. Qu'aucun de vous ne se fie à sa seule prudence; et comme, sous peu de jours, Claude Lejay, que le cardinal d'Augsbourg envoie au concile en qualité de procureur, se réunira à vous, vous fixerez un temps chaque soir pour conférer sur ce que vous aurez fait durant le jour, et sur ce que vous devrez faire le lendemain. Vous arrêterez vos délibérations, soit en prenant les voix, soit de toute autre manière. Le matin, vous délibérerez sur la
manière d'agir pendant la journée. En outre, vous examinerez votre conscience deux l'ois par jour.
Vous mettrez ces points à exécution, au plus tard, le cinquième jour après votre arrivée à Trente. »
Le concile de Trente était ouvert ; notre saint remerciait i3ieu et priait ardemment pour qu'il répondît aux espérances de l'Église, lorsqu'une rupture éclata tout à coup dans les relations du roi de Portugal avec le Souverain Pontife.
Don Miguel de Silva, longtemps ambassadeur de Portugal à Rome, avait été rappelé par son souverain, nommé secrétaire d'État et promu à l'évèché de Viseu. Bientôt après, le cardinal Alexandre Farnèse, son parent et son ami, le fit élever au cardinalat. Le roi de Portugal, n'ayant même pas été consulté en cette circonstance et ne voulant pas permettre que ses sujets fussent redevables à d'autres qu'à lui des faveurs dont ils étaient bonorés, refusa à l'évêquede Viseu l'autorisation d'accepter la pourpre romaine. Don Miguel, elTrayé de sa disgrikce, part secrètement, quitte le Portugal et se rend à Rome, où il est revêtu publiquement des insignes cardinalices, et reçoit les plus grands honneurs. Le roi Jeanlll, irrité de la fuite de don Miguel, et de l'accueil qu'il reçoit à Rome, met le séquestre sur les revenus de l'évêcbé de Viseu, et défend à tout Portugais d'entretenir des relations avec le titulaire. En même temps, le cardinal Conlarini mourait dans sa légation d'Espagne, et Paul 111 envoyait Miguel de Silva le remplacer auprès de Charles-Quint, en qualité de légat apostolique. Jean III
se plaint à la cour de Rome. Le pape se plaint à saint Ignace et lai demande s'il est toujours aussi convaincu que le roi de Portugal est le prince le plus religieux de la chrétienté.
Cette division faisaitgrand bruit en Europe ; saint Ignace, voyant avec douleur qu'elle pouvait compromettra, les intérêts de la religion, entreprit de pacifier les esprits. L'affaire était diflicile ; elle était délicate. Ignace avait de grandes obligations à Jean III, le plus zélé protecteur de la Compagnie; maisil en avait de plus grandes encore au Souverain PontiTe. Pour traiter cette pacification selon les vues de Dieu, il demande les prières, les jeûnes, les mortifications, les saints sacrifices de ses disciples; il prie lui-même durant plusieurs jours, comme il savait le faire ; puis il propose au pape de donner l'évêché de Viseu au cardinal Alexandre Farnèse, avec la condition d'en passer les revenus au cardinal Silva. Le pape goûte celte idée et charge Ignace de la négociation avec le roi de Portugal. Notre saint écrit alors à Simon Rodriguez, provincial en ce pays, et fort aimé du souverain, et lui ordonne de faire connaître au roi cette lettre admirable que nous reproduisons et qui nous paraît un modèle de sagesse, de prudence, de délicatesse et d'habileté :
« En considérant combien est odieux et exécrable le vice d'ingratitude non-seulement à l'égard de notre Créateur et Seigneur, mais encore à l'égard de tous ceux qu'il a destinés à partager son éternelle gloire, il m'a semblé devoir vous rappeler que nous sommes iuliniment rede-
116 GINQDIÈME PARTIE.
vablesànotretrès-saintseigQeur le pape Paul III, pour toutes les faveurs dont il a daigné gratifier notre petite Société. Mais, si nous sommes obligés envers Sa Sainteté, toute la Compagnie sait, et vous savez aussi tout particulièrement, puisque vous êtes sur les lieux, tout ce que nous devons au roi votre maître et le nôtre en Jésus-Christ, à cause des grâces spirituelles dont il a plu à notre Créateur et Seigneur de le favoriser ; grâces par lesquelles il en a fait un instrument spécial pour travailler en toute chose à son plus grand service et à sa plus grande gloire. Qui sommes-nous? D'où venons-nous, pour que, sous l'impulsion du Seigneur Dieu, un si grand prince ait daigné penser à nous? Soit de son propre mouvement, soit par le conseil des siens, lorsque nous n'y pensions pas, lorsque notre Compagnie n'avait pas encore été confirmée par le siège apostolique, il s'est empressé avec le plus grand zèle de demander à Sa Sainteté quelques-uns des nôtres pour le bien spirituel de ses royaumes. Il nous a comblés de ses faveurs, dans un temps où plusieurs s'elTorçaienl d'imprimer à notre Société le sceau de l'ignominie et de l'ébranler violemment par leurs soupçons injurieux. Joignez à cela cette exquise sympathie du roi, et cette bienveillance dont vous éprouvez les continuels effets depuis votre arrivée en Portugal. Toutes ces choses vous sont connues, vous n'en pouvez rien ignorer. Quant à moi, je ne puis méconnaître la bonté et l'atrection dont Son Altesse nous a toujours entourés. Non-seulement elle a pourvu à tous nos besoins, mais, avec une libéralité égale à sa grandeur, elle a fondé des collèges et des maison de notre Compagnie, qui ne méritait
une telle faveur, ni de notre Créateur et Maître dans le ciel, ni d'an si grand prince sur la terre. Enfin, sa bonté va jusqu'à étendre sa protection sur les étudiants étrangers que nous envoyons dans ses États.
« J'ai voulu vous rappeler ces choses, afin que nous tous, vous là et nous ici, nous tendions vers le même but ; que, pour le service et la gloire de notre Créateur et Seigneur, nous demeurions éternellement reconnaissants envers ceux à qui l'infinie bonté de Dieu nous a rendus si redevables. Employons toutes nos forces, et de l'âme et du corps, à briser les efi"orts de l'ennemi de la nature humaine, dont le résultat est de semé r et d'entretenir la discorde entre de tels et de si grands hommes. Vous savez l'état des choses, soit là où vous êtes, soit ici, et, puisque nous sommes obligés des deux côtés à tant de titres, il ne nous reste qu'à prendre vaillamment nos armes spirituelles, puisque nous avons rejeté pour toujours les armes terrestres et profanes. Prosternons-nous, chaquejour, dans une prière continuelle ; offrons le saint sacrifice à cette intention toute spéciale ; prions avec instance; pressons même le Seigneur notre Dieu de telle sorte qu'il n'hésite pas à prendre en main celte affaire si épineuse et si digne en même temps d'être confiée à son infinie bonté. Il est vrai, et ma confiance vient d'en haut, que j'espère voiries choses tourner bientôt à la confusion de notre ennemi ; mais, si l'affaire restait en suspens, ne fût-ce que quelques jours encore, ce ne serait pas sans nuire à plusieurs et sans préjudice pour beaucoup.
« Je viens d'avoir un long entretien sur ce sujet avec