‹ Histoire de Saint Ignace de LoyolaChapitre 20 sur 31 · Juan Alvar de Tolè te, archevêque de Burgos · texte numérisé non relu

Juan Alvar de Tolè te, archevêque de Burgos

Jean III vénérait profondément saint Ignace, le regardait comme inspiré d'en haut, et se faisait un devoir d'agir en toute cliose conformément à ses vues. Il avait coutume de dire que Ja voix du Père Ignace devait être considérée romme celle de Dieu même. Le Père Rodriguez, dont il suivait les avis et dans lequel il avait une confiance entière, lui donna connaissance de la lettre que nous venons de reproduire. Le roi comprit la pensée qui en était l'âme, et le devoir qu'elle lui indiquait ; il vil qu'Ignace était d'avis que le pape ne fît pas les premières avances et attendît celles du roi ; il apprit en même temps par le Père Rodriguez, sans doute, l'arrangement proposé au pape par notre saint, au sujet des revenus de l'évêché de Viseu, et il n'hésita plus à se rendre. Il lit dire au pape par Ignace de Loyola qu'il consentait à ce qui était fait en faveur de Miguel de Silva et levait le séquestre mis sur les revenus de son évêché. En retour, Paul III accorda plusieurs privilèges au roi de Portugal, et la paix fut rétablie, à la grande consolation de celui qui l'avait négociée avec tant de délicatesse et d'ha- Mleté.

Cependant, Ignace recevait les nouvelles les plus consolantes du concile. Le cardinal de Trente avait choisi le Père Claude Lcjay pour son conseil, et le con?ul(ait dans les adaires et les questions les plus difficiles. Le Père Salmeroii avait prononcé, dans l'imposante assemblée, un discours latin qui avait mérité des applaudissements unanimes pour la science autant que pour l'éloquence du jeunethéo-

logien. Le Père Laynez excitait l'admiration générale toutes 1 ■ es fois qu'il parlait. Les légats du pape avaient chargé les

trois Jésuites de faire, d'une part, le recueil de toutes les hérésies anciennes et modernes ; de l'autre, celui des passages de l'Écriture, des Pères de l'Église, des conciles et des docteurs qui pouvaient leur être opposés.

Notre saint apprenait encore avec bonheur que les trois Pères, après avoir brillé avec éclat dans l'assemblée, ne rougissaient pas de demander l'aumône dans les rues de la ville, non-seulement pour eux-mêmes, mais encore pour de pauvres soldats allemands catholiques, que les hérétiques avaient forcés de quitter le service et leur patrie, par le seul motif qu'ils voulaient rester fidèles à leur foi.

Les légats, voyant nos saints Jésuites habillés trop pauvrement pour la circonstance, leur avaient fait faire des soutanes neuves ; les religieux les mettaient, par déférence, pour se rendre aux séances ; mais en sortant ils les quittaient pour reprendre les autres. Ils rendaient compte à leur Père général de tout ce qu'ils faisaient et comptaient faire, et lui demandaient toujours ses avis qu'ils suivaient aveuglément.

La session ayant été interrompue indéfiniment, Ignace de Loyola réclama le Père Laynez, dont il avait besoin à Rome, et que d'ailleurs Florence demandait vivement. Mais le cardinal de Santa-Croce lui lit valoir de si puissants motifs pour le laisser à Trente, que notre saint crut devoir céder.

Dans le même temps, l'évêque de Trieste passait à une vie meilleure, et Ferdinand, roi des Romains, sous la puissance duquel était ce diocèse, d'après le refus du Père Robadilla, alors à Ingolsladt, jeta ses vuessur un membre de

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la Compagnie de Jésus, et demanda le Père Claude Lejay, déjà connu, apprécié et vénéré dans ses États. Le Père Lejay était à Trente ; le roi Ferdinand lui écrit et lui exprime son désir de lui voir accepter le siège de Trieste auquel il vient de le nommer. L'humble religieux se croit frappé de la foudre en lisant cette lettre :

« Les dignités ne peuvent convenir aux membres de la Compagnie de Jésus, répond-il aussitôt à Ferdinand : c'est à d'autres ordres qu'il faut s'adresser pour trouver des évoques ; d'ailleurs un tel fardeau serait trop au-dessus de mes forces. »

Et il écrit ensuite à son bien-aimé Père Ignace, lui portant ses plaintes avec la frayeur et la simplicité d'un enfant, mais avec l'humilité et le détachement d'un saint. Il le conjure d'agir énergiquement auprès du pape, afin de détourner ce coup de la Compagnie, et aujoute :

« Je vous proteste, mon révérend Père, que si l'obéissance ne me retenait à Trente, je m'éloignerais en toute hâte, et me cacherais si bien, qu'il serait impossible de me trouver. »

Les légats apostoliques envoient le Père Lejay à Venise. Le roi des Romains, le jugeant d'autant plus digne de l'épiscopat qu'il cherchait davantage à s'en préserver, dépèche à Venise son confesseur, l'évoque de Laubach, et lui recommande de tout tenter pour amener le Père Lejay à l'acceptation de l'évêché de Trieste. L'évoque de Laubach se heurte contre un rocher, Lejay est inflexible. Ferdinand fait prier le pape d'ordonner à Lejay d'accepter l'évêché qu'il refuse; l'ambassadeur, Jacques Lasso, a

l'ordre de poursuivre l'atfaire avec activité. Le pape fait communiquer à Ignace la lettre de Ferdinand; notre saint court en bâte chez l'ambassadeur qui lui fait connaître les ordres de son Souverain, entièrement écrits de sa main, et lui dit qu'après une volonté si énergiquement exprimée par un prince, il n'est pas possible de répondre par un refus. Ignace persiste dans son opposition. Jacques Lasso lui déclare qu'il ne se chargera pas de la communiquer au roi. Ignace se rend chez le souverain Pontife et lui exprime sa grande douleur: C'est exposer sa Compagnie à perdre l'humilité, qui doit faire sa force et sa gloire, assure-t-il, que de lui ouvrir la porte des dignités et des honneurs.

Mais Paul III avait décidé cette nomination ; il avait promis d'interposer son autorité; il pensait aussi que le Père Lejay était d'autant plus digne de l'épiscopat, qu'il le refusait avec plus d'énergie ; il répondit à notre saint:

« Le cœur des rois est dans les mains du Seigneur. Nous pensons que le roi des Romains a été dirigé par l'Esprit de Dieu dans cette atlaire. Néanmoins nous consulterons la volonté divine, et nous vous engageons à le faire également de votre côté. »

Ignace se retira peu consolé de la disposition du pape, et vit ensuite les cardinaux qu'il savait dévoués à la Compagnie. Le cardinal de Carpi écrivit à Ferdinand et n'eut aucun succès ; mais Ignace de Loyola ne se décourageait pas. Toujours énergique par nature, toujours inflexible dans tout ce qui louchait à la gloire de Dieu ou à l'esprit de sa Compagnie, dont tout le but était l'accroissement de cette gloire, notre saint ne pouvait se tenir pour vaincu

devant toutes ces difficultés. Marguerite d'Autriche s'était mise sous sa direction depuis la mort du Père Codurc ; il a recours à son entremise : il lui dit qu'il va écrire au roi des Romains, et la prie d'obtenir du pape que cette affaire reste en suspens jusqu'à ce que Ferdinand lui ait répondu. Le pape accorde le délai sollicité par la princesse, et Ignace écrit au roi :

« Nous connaissons, grand Prince, l'airection de Votre Altesse pour notre Compagnie, et le zèle qui vous anime pour le salut des peuples confiés à vos soins. Nous rendons grâces de l'une et de l'autre à la Sagesse infinie, et nous supplions la Bonté divine de vous inspirer les moyens d'accomplir avec succès tout ce que votre piété vous fait entreprendre. Mais, nous osons le dire, le plus grand bienfait, la plus grande faveur dont votre bouté puisse nous honorer, c'est de nous aider à marcher avec fidélité et sincérité dans la voie de notre vocation. Nous avons la persuasion que les honneurs et dignités lui sont opposés; nous affirmons même, et c'est notre conviction profonde, que rien ne serait plus efficace pour altérer et détruire l'esprit de notre Institut, que de nous forcer à accepter des évôchés. Ceux qui ont formé celte Compagnie ont eu pour but d'aller dans toutes les contrées du monde au premier signe du souverain Pontife. L'esprit de notre Compagnie est d'aller, en toute humilité et simplicité, d'une ville à une autre, travaillant à sanctifier les âmes pour la plus grande gloire de Dieu, mais ne bornant point ses travaux à un seul pays. Le siège apostolique a contirmé ce point de nos règles ;

Dieu lui même a prouvé qu'il l'avait pour agréable par l'accroissement de piété résulté des travaux de plusieurs des nôtres, qu'il a plu à la bonté et à la clémence infinies de bénir et de féconder. Or, les sociétés religieuses ne peuvent vivre que par le maintien de leur premier esprit qui est leur âme. Si nous conservons le nôtre, la Compagnie vivra; si nous le perdons, elle sera bientôt détruite. 11 est aisé d'imaginer quel fléau pèserait sur nous, si on nous imposait l'acceptation desévêchés. Nous ne sommes encore que neuf profès, et il a déjà été proposé des sièges épiscopaux à quatre ou cinq, qui tous ont énergiquement refusé: si un seul acceptait, les autres se croiraient permis de l'imiter, et cette Compagnie, non-seulement serait dégénérée de son premier esprit, mais ne tarderait pas à se dissoudre par le seul effet de la dispersion de ses membres. Cet ordre, le moindre de tous, a déjà fait du bien par l'exemple de la sainte humilité et de la pauvreté. Si les peuples nous voyaient dans les honneurs et les richesses, la haute opinion qu'ils ont de nous se changerait en opinion contraire; et, au grand scandale de beaucoup, la voie de la sanctification des âmes serait fermée pour nous.

« Il est inutile d'accumuler les raisons. Nous implorons votre clémence et votre sagesse; nous nous mettons avec confiance sous votre protection, et, comme nous sommes très-certains qu'il y va de la ruine de notre Société, nous prions, nous conjurons Votre Altesse, par le sang de Jésus- Christ, de suivre l'inspiration de sa conscience et l'impulsion de sa bonté, en nous préservant d'un tel danger, et en considérant comme sien ce petit troupeau qui vient de

naître et que nous vous supplions de conserver pour la gloire de l'éternelle Majesté,

Que Votre très-pieuse Altesse soit à jamais ornée et comblée de tous les dons et de toutes les grâces célestes. »

Le roi des Romains ne put résister à la prière du saint fondateur; son ambassadeur eut ordre de se désister; le pape, n'ayant plus de motifs pour contraindre Ignace, n'insista plus, et notre saint, ravi de ce succès, fil chanter un Te Deum et demanda des messes d'action de grâces à toute la Compagnie.

L'occasion était trop favorable pour la laisser perdre. Ignace de Loyola n'en laissait échapper aucune, il profila de celleci pour entretenir le Souverain Pontife d'une question qui était la vie ou la mort de sa chère Compagnie. Il alla trouver Paul III, et, après l'avoir remercié d'avoir bien voulu suspendre sa décision suprême jusqu'à la réponse de Ferdinand Il ajouta:

— Notre petite société n'est encore composée que de deux cents membres environ et de neuf profôs. Si on lui retire ses hommes de mérite, que deviendra-t-elle ? L'élévation d'un seul nuirait à tous : elle introduirait l'esprit d'ambition qui est le plus opposé à celai de la Compagnie. Je suis loin de blâmer les Ordres qui acceptent les dignités et en remplissent les charges à l'édification des âmes et à la gloire de Dieu ; mais notre petite Compagnie diffère de ces Ordres qui, par leur ancienneté, ont acquis la force nécessaire pour porter de tels fardeaux. Le nôtre vient de naître, il est trop faible Très-saint Père, je considère les an-

ciens Ordres religieux, dans l'Église rnililante, comme des escadrons d'hommes d'armes destinés à demeurer au poste qui leur est assigné, gardant leurs rangs, faisant face à l'ennemi, toujours en ordre de bataille, n'ayant pas d'autre manière de combattre, parce que tel est le corps dont ils font partie, et que toute armée doit avoir des corps de ce genre. Mais nous, nous sommes un corps de chevau-légers, toujours prêt dans les temps d'alarme, veillant aux surprises, attaquant ou défendant selon les circonstances, et, escadrons volants, nous portant de tous côtés et escarmoucliant toujours.

Le pape comprit tous les motifs du saint fondateur, et les approuva de tous points.

La Compagnie de Jésus se développait rapidement en Portugal et en Espagne. Les aspirants arrivaient en foule à la voix du Pore Lefèvre et à celle du Père d'Araoz dont l'éloquence électrisait les Espagnols. On raconte môme qu'en parcourant les diverses provinces de sa patrie, avec Pierre Lefèvre, il était forcé de prêcher en plein air pour satisfaire la multitude qui se pressait autour de lui. On lui dressait une chaire sur une place, la foule se massait autour, les fenêtres des maisons se garnissaient d'auditeurs, on montait même sur les toits pour entendre sa puissante parole, et les larmes de la contrition la plus vive coulaient de tous les yeux. Les Exercices spirituels, donnés par les deux Pères, amenaient la réforme dans tous les monastères dont la discipline s'était relâchée ; ils rappelaient le clergé à l'esprit sacerdotal bien affaibli dans le plus grand nombre des dignitaires, et surtout parmi les prêtres des paroisses; enfin, ils déterminaient de nombreuses vocations religieuses, et produisaient partout des fruits merveilleux.

Pierre Lefèvre venait de fonder un collège à Valladolid, et le roi de Portugal venait de le nommer patriarche d'Ethiopie, bien que sa santé, usée par tant de fatigues, donnât de vives inquiétudes ù ceux qui l'aimaient, lorsqu'il reçut

l'ordre pressé de quitter TEspagne et de se rendre à Rome, pour aller ensuite au concile de Trente, où le pape voulait l'envoyer, au même titre et dans le même but que Laynez et Saimeron. En apprenant cette nouvelle, ses amis consternés l'engagent à prendre quelque temps pour se remettre :

— Entreprendre un tel voyage, lui disent-ils, dans l'état de santé où vous êtes, c'est courir à la mort.

— Il n'est pas nécessaire de vivre, répond le saint Jésuite ; mais il est nécessaire d'obéir.

Il part, dans le courant de mai 1546; en passant à Grandie, il y pose la première pierre d'un collège fondé aux frais du duc François de Borgia. A Barcelone, où il arrive au mois de juin, malgré la fièvre qui le brûle et la chaleur accablante de l'atmosphère, il prêche et convertit. Enfin, arrivé à Rome, il y meurt, le 1" août 1546, dans les bras de son bien-aimé Père spirituel, qui le couvre de ses bénédictions et de ses larmes : tous les Pères pleurent aussi avec grande douleur :

— Il a été d'une si grande utilité, disent-ils au Père général : il a fait tant de bien î il a tant travaillé pour la gloire de Dieu, il a jeté tant d'éclat sur la Compagnie ! serat-il jamais remplacé ?

— Oui, il le sera, répond Ignace avec l'accent de l'inspiration. Ne nous affligeons pas de cette grande perte, que Dieu va bientôt réparer pour la Compagnie, en lui donnant un personnage qui contribuera merveilleusement à la répandre et à l'illustrer par ses vertus éminentes, ses rares talents, sa grande capacité et son zèle vraiment apostolique.

Ce personnage était le duc de Gandie, François de Borgia. Depuis longtemps déjà, nous l'avons vu plus haut, Dieu avait fait connaître à notre saint qu'il entrerait dans la Compagnie et serait une de ses plus belles gloires, un de ses plus grands saints. En cette même année 1546, le duc de Gandie, ayant perdu sa femme, s'empressa de répondre à l'appel divin en se consacrant à la vie religieuse. Il aimait tendrement sa femme, dona Leonora de Castro, dont il avait huit enfants; mais il se sentait porté à une vie plus parfaite, et il avait promis à Dieu de tout quitter pour suivre sa voix, si la duchesse mourait avant lui. Dieu rappelait dona Leonora le 27 mai 1546, et quelques mois après, le duc de Gandie écrivait à Ignace de Loyola pour lui demander de le recevoir au nombre de ses novices. Ignace lui répondit, dans les premiers jours d'octobre :

« Très-Illustre Seigneur,

« La résolution que vous avez prise, et que la bonté divine vous a inspirée, me donne une grande joie. Que les anges et les saints en rendent à Dieu d'éternelles actions de grâces dans le ciel ; car nous ne pouvons bien reconnaître sur la terre l'insigne faveur qu'il fait à sa petite Compagnie, en vous y appelant.

« J'espère que la divine providence retirera de votre entrée des avantages considérables, et pour votre avancement 'spirituel, et pour celui d'une infinité d'autres qui profiteront

de cet exemple. Pour nous, qui sommes déjà dans la Compagnie de Jésus, excités par votre ferveur, nous commencerons tout de nouveau à servir le divin Père de famille, qui nous donne un tel frère ; et qui a choisi un tel ouvrier pour cette nouvelle vigne dont il a voulu que j'eusse le soin, tout indigne que j'en suis.

« C'est pourquoi je vous reçois, dès maintenant, au nom du Seigneur, pour notre frère, et, en cette qualité, vous me serez toujours très-cher, comme le doit être celui qui entre dans la maison de Dieu, avec autant de générosité que vous le faites, et pour le servir plus parfaitement.

« Quant à ce que vous désirez savoir de moi, touchant le temps et la manière de votre réception publique, après avoir recommandé la chose à Dieu, et la lui avoir fait recommander par d'autres, il me semble, aiin que vous vous acquittiez mieux de vos obligations, que ce changement doit se faire avec beaucoup de circonspection, pour la plus grande .gloire de Notre-Seigneur. .Ainsi vous pourrez peu à peu régler vos affaires de telle sorte que, sans vous ouvrir à aucune personne séculière, vous vous trouviez en peu de temps dégagé de tout ce qui peut retarder l'accomplissement de vos bons désirs.

« Pour m'expliquer plus clairement et avec détail, je suis d'avis, puisque vos filles sont en âge d'être mariées, que vous songiez à les pourvoir, selon leur qualité, ainsi que le marquis, s'il se présente un parti qui lui convienne. Pour vos autres fils, il ne leur suffit pas d'avoir l'appui de leur frère aîné, à qui le duché demeurera ; il faut que vous leur laissiez de quoi achever leurs études dans une de nos prin-

cipales universités, et de quoi vivre honorablement dans le monde. Au reste, il est à croire, s'ils sont ce qu'il doivent être, comme je l'espère, que l'empereur leur fera des grâces proportionnées à vos services et à la bienveillance qu'il vous a toujours témoignée.

« Il est encore utile de faire avancer les bâtiments que vous avez commencés; car je souhaite que toutes les affaires de votre maison soient terminées quand on publiera votre changement. Cependant, comme vous avez de bons principes dans les lettres, je voudrais que vous vous appliquassiez sérieusement à l'étude de la théologie ; j'espère que cette science vous sera avantageuse pour le service de Dieu. Je désirerais même, si cela se peut, que vous prissiez le grade de docteur dans votre université de Gandie. Mais je voudrais que cela se fît sans éclat, parce que le monde n'est pas capable de comprendre une nouvelle de cette nature, et que le secret en fût gardé jusqu'à ce que le temps et les occasions vous donnent, avec la grâce de Dieu, une entière liberté.

« Comme nous pourrons éclaircir les choses à mesure, selon les diverses circonstances, et que je vous écrirai régulièrement, je ne vous dirai rien davantage aujourd'hui. J'attends votre réponse au plus tôt, et je supplie la souveraine Bonté qu'il lui plaise de répandre sur vous de plus en plus ses divines miséricordes. »

Le duc de Gandie, rempli de vénération pour le saint fondateur, reçut ses avis avec le désir et la volonté de s'y conformer de point en point. Afin de pi'éparer le monde au

changement qu'il méditait, il affecta une partie de son palais à l'usage des pauvres malades et en fit un hôpital; il venait d'établir un collège de la Compagnie de Jésus, il fonda un noviciat du même ordre dans une autre partie du palais ducal. Sans cesser de remplir sa charge de gouverneur de province, il pratiquait autant que possible la règle imposée aux disciples de saint Ignace, et multiphait en Espagne les fondations de collèges et des maisons de sou ordre.

Le l*^"" février 1548, il faisait ses vœux secrets entre les mains du Père Antoine d'Araoz, provincial d'Espagne. François de Borgia était porté à la vie contemplative et aux mortifications corporelles ; saint Ignace crut devoir l'éclairer sur ces deux points de manière à lui faire bien saisir l'esprit de Tordre dans lequel il était entré, et lui écrivit :

« Lorsque j'ai appris la conduite que vous vous êtes prescrite dans les choses spirituelles, de même que dans les choses extérieures, pour l'avancement de votre âme, j'y ai trouvé, il est vrai, un nouveau motif de me réjouir dans le Seigneur. J'en remercie mille fois l'éternelle Majesté, et je ne puis l'attribuer qu'à la bouté divine, source de tous biens. Cependant, comme je remarque en Notre-Seigneur que certaines pratiques spirituelles et corporelles sont nécessaires eu un temps, et ne le sont plus en un autre, et qu'après nous avoir été utiles, elles ne le sont plus autant dans la suite, je veux vous dire, en présence de la Majesté divine, ce qui se présente à moi touchant cet objet, puisque Votre Seigneurie désire connaître mon opinion.

« Premièrement, pour ce qui concerne le temps que vous vous êtes prescrit pour les pratiques intérieures et extérieures, je crois qu'on pourrait en retrancher la moitié. Car si, à mesure que nos pensées sont portées, ou par notre propre esprit, ou par le démon, vers les ctioses vaines ou illicites, et que nous nous sentons disposés davantage à nous y attacher, nous devons multiplier ces sortes de pratiques, selon la qualité des personnes et la variété des pensées et des tentations, afin de vaincre celles-ci, et pour empêcher la volonté d'y prendre plaisir ou d'y consentir; nous devons, au contraire, à mesure que ces pensées se dissipent, pour faire place aux saintes inspirations, donner entrée à ces dernières dans notre esprit, et leur ouvrir entièrement les portes de notre âme. C'est pourquoi, comme vous n'avez plus besoin de tant d'armes pour vaincre l'ennemi, je crois en Notre-Seigneur que vous feriez mieux d'employer la moitié du temps au gouvernement de vos domaines, à des entretiens spirituels et à l'étude ; car à l'avenir la science acquise vous sera plus nécessaire et plus utile que la science infuse. Mais ea même temps appliquez-vous à tenir votre âme en paix et en repos, et prête à recevoir toutes les opérations de Notre-Seigneur en elle. Car c'est le signe d'une plus grande grâce, de pouvoir jouir de Dieu en divers emplois et en divers lieux plutôt qu'en un seul; et nous devons faire tout ce qu'il faut pour arriver là par la bonté divine.

« En second lieu, relativement au jeûne et à Tabstinence, je crois qu'il vaut mieux, pour la gloire de Noire- Seigneur, conserver et fortifier l'estomac et les autres puis- Tous II. S

snnces naturelles que de les aiïaiblir; car lorsqu'on est disposé à mourir plutôt qu'à commettre de propos délibéré la moindre offense contre la Majesté divine, et que l'on n'est attaqué d'aucune tentation particulière de la part du démon, du monde ou de la chair,la mortification extérieure n'est plus aussi nécessaire. Or, je suis convaincu que vous êtes dans la disposition dont je viens de parler, et que vous êtes exempt de tentations : je désire donc que vous vous pénétriez bien de cette pensée, que, l'âme et le corps venant de Dieu votre Créateur et maitre,vous lui rendrez un compte exact de l'un et de l'autre, et qu'à cause de lui vous ne devez pas affaiblir la nature corporelle, parce que si vous l'épuisez, la nature spirituelle ne peut plus agir avec la même énergie. Si je vous ai vu avec plaisir pendant quelque temps jeûner et pratiquer une abstinence rigoureuse, je ne le pourrais plus faire à l'avenir, parce que je vois que ces jeûnes et celte abstinence empêcbent l'estomac de faire ses fonctions ordinaires, et même de digérer les aliments les plus simples dont le corps a besoin pour se nourrir. Je me sens plutôt porté à vous conseiller de manger de tout ce qui est permis, et aussi souvent que vou§ en sentez le besoin, sans aucun scandale pour le prochain, car nous devons aimer d'autant plus le corps, et lui vouloir d'autant plus de bien, qu'il obéit davantage à l'âme et la sert; et l'àme à son tour trouve dans cette obéissance et cette aide du corps plus de force et d'énergie pour servir et glorifier notre Créateur et maître.

a Quant au troisième point, à savoir les châtiments que vous exercez sur votre corps, j'éviterais pour Notre-Sei-

gneur de verser ia moindre goutte de sang. Si jusqu'ici la divine Majesté vous a donné, comme j'en suis convaincu, une grâce et un attrait particuliers pour cela, et pour tout ce que je viens de dire, je ne crains pas d'affirmer, sans donner ici des preuves de ce que j'avance, qu'il vaut mieux à l'avenir omettre ces choses, et, au lieu de tâcher défaire couler un peu de sang, chercher à vous unir plus intimement au maître de tous, en lui demandant ses dons les plus précieux, commef par exemple la grâce de verser un fleuve, ou du moins quelques gouttes de larmes, soit sur vos péchés ou ceux des autres, soit en contemplant les mystères de Notre-Seigneur Jésus-Christ en cette vie ou dans l'autre, soit en considérant ou en aimant les perfections divines; et ces larmes seront d'autant plus précieuses et plus méritoires, que les pensées et les méditations qui les font répandre sont plus élevées. Et, quoique parmi ces divers objets, le troisième soit plus parfait en soi que le second, et le second que le premier, le meilleur néanmoins pour chaque individu est celui dans lequel Dieu Notre- Scigneur se communique davantage à lui, et lui distribue en plus grande abondance ses dons sacrés et ses grâces spirituelles ; car il sait et voit ce qui lui est le plus avantageux, et il lui montre la voie qu'il doit tenir, parce qu'il sait tout. Mais, pour que nous puissions la trouver par sa grâce, il est très-utile d'en essayer et d'en éprouver plusieurs, afin de choisir celle qui est la plus sure et la plus heureuse en cette vie, et se rapporte le mieux à la vie éternelle ; en renfermant en nous ces dons sacrés, et nous unissant à eux. Or, parmi ces dons, je comprends ceux

qu'il n'est pas en notre pouvoir de posséder quand nous les désirons, mais qui nous sont donnés simplement par celui qui peut et donne tout bien : tels sont, par rapport à la Majesté divine, la foi agissante, l'espérance et la charité, la joie et la paix spirituelles, les larmes, les consolations intérieures, l'élévation de Pâme, les impressions, les illuminations divines, avec toutes les autres joies et impressions spirituelles, en gardant toujours la subordination qui doit exister entre ces dons, et le respect et rimmilitépour notre sainte mère l'Église, et pour ceux qui y sont établis docteurs et administrateurs. Il n'est pas un de ces dons sacrés qui ne doive être préféré à tous les actes corporels, lesquelles ne sont bons qu'autant qu'ils ont pour but d'acquérir les premiers, ou du moins une partie d'entre eux. Je ne veux pas dire par là quenousdevions les rechercher uniquement pour le plaisir qu'ils nous causent; mais toutes nos pensées, nos paroles et nos actions, qui sans eux sont en nous comme confondues, froides et sans ordre, doivent devenir par eux, pour la plus grande gloire de Dieu, claires, chaudes et droites. Et lorsque le corps se trouve en danger, par suite d'etforts excessifs, ce qu'il y a de mieux à faire, c'est de chercher ces dons par des actes spirituels et d'autres exercices modérés : car alors, non-seulement l'âme est saine, mais un esprit sain habitant un corps sain, tout devient par là plus sain et plus propre à mieux servir Dieu. Quant à la conduite que vous devez tenir dans les choses plus particulières, je n'ai pas trouvé bon en Notre- Seigneur de m'expliquer à ce sujet, espérant que le même esprit divin qui a conduit jusqu'ici Votre Seigneurie conti-

nuera de la conduire et de la gouverner pour la plus grande gloire de la Majesté divine *. »

Cependant, plusieurs monastères de femmes, en Espagne, ayant fait les Exercices spirituels sous la direction des Jésuites, et s'étant réformés avec empressement, sollicitaient leur affiliation à la sainte Compagnie de .lésus, ou demandaient avec instance à n'avoir que des Jésuites pour directeurs. Ignace de Loyola, accablé de sollicitations de ce genre, n'y pouvant répondre que par le refus, et prévoyant qu'elles se renouvelleraient après lui, crut devoir y mettre un terme en adressant au pape la supplique suivante :

« Très-saint Père, les soussignés, le général et les prêtres de la Compagnie de Jésus, érigée et approuvée dans la ville sainte par Votre Sainteté, s'efforcent continuellement, d'après leurs faibles moyens, de servir l'Église de Dieu et Notre-Seigneur Jésus-Christ, et, par conséquent Votre Sainteté, son vicaire sur la terre. Mais, comme ces prêtres sont sollicités par plusieurs personnages considérables, surtout en Espagne, de prendre la direction des religieuses et des femmes qui veulent servir Dieu pieusement ; et comme ils sont convaincus que ce serait un grand obstacle aux autres fonctions qu'ils doivent remplir dans le service de Dieu, conformément aux constitutions que Votre Sainteté a données à leur Institut ; comme enfin ce ministère qu'on veut leur imposer, étant encore tout

1. Cit(''e par le Pi^.re Genelli {Vie de saint Ignace, traduite par M. Charles Saiate-Foi.)

nouveau, peut être facilement écarté, et qu'un obstacle, petit au commencement, peut devenir plus grand dans la suite, ces mêmes prêtres se jettent humblement à vos pieds et demandent comme une grâce particulière que Votre Sainteté daigne déclarer et décider que la direction des religieuses et des sœurs, ou des autres femmes, et la faculté de recevoir d'elles le vœu d'obéissance, est incompatible avec les autres devoirs de la Compagnie, d'après les constitutions que Votre Sainteté a données à l'Institut; qu'il ne faut pas qu'ils puissent être tenus à se charger de cette œuvre, cette obligation étant contraire à la constitution de la Société, telle qu'elle a été approuvée. Votre Sainteté pourrait citer mot à mot à ce sujet l'approbation qu'elle a daigné nous donner K »

En même temps, notre saint demanda au Pape de dispenser dona Isabel de Rosello du vœu d'obéissance qu'elle lui avait fait ; car il la dirigeait toujours par lettres. Paul III accorda au saint fondateur tout ce qu'il désirait. Dona Isabel devait ressentir vivement le coup ; elle était à Rome en ce moment, et abusait un peu trop peut-être des moments si précieux d'Ignace de Loyola et des droits qu'elle pen^iil avoir sur lui, en raison du bien qu'elle lui avait toujours fait. Saint Ignace était la reconnaissance même ; il avait une humilité trop profonde et trop sincère, son cœur était trop noble, trop généreux, pour qu'il en fût autrement; il lui était donc pénible d'annoncer à dona Isabel la nécessité de rompre ce lien spirituel, auquel elle

1; Vie de xaint ïgnace, par le Père Genelli, traductiou de M. Ch. de Sainte-Foi.

tenait comme à une des grâces les plus précieuses pour l'avancement de son âme. Mais nous savons qu'Ignace de Loyola ne se comptail jamais lorsqu'il s'agissait d'exéculcr une chose qu'il jugeait devoir être agréable à Dieu. Il écouta son cœur, seulement pour la manière de porter ce coup, atin de l'adoucir le plus possible à l'âme qui devait le recevoir. Il écrivit donc à dona Isabel cette douce et touchante lettre :

« Vénérable sendgra, ma mère et ma sceur en Jésus-Christ Notre-Seigneur,

« Il est vrai (jue je voudrais bien, pour la plus grande gloire de Dieu, contenter vos bons désirs et procurer votre avantage spirituel, en vous tenant sous l'obéissance, comme vous y avez été pendant quelque temps ; mais la faiblesse de ma santé, les maladies auxquelles je suis sujet et toutes mes occupations pour le service de Dieu Nolre-Seigneur.ou deson Vicaire sur la terre,nc me lepermeltent plus. D'ailleurs, étant convaincu, selon les lumières de ma conscience, que cette petite Compagnie ne doit point se charger, en particulier, de la direction d'aucunes femmes qui nous soient engagées par des vœux d'obéissance, comme je l'ai déclaré amplement à notre saint Père le Pape, il m'a semblé que, pour la plus grande gloire de Dieu, je ne devais plus vous regarder comme ma fille spirituelle, mais seulement comme ma bonne mère, ainsi que vous l'avez

été plusieurs années, à la plus jurande gloire de Dieu. Pour le plus grand service et le plus grand honneur de la bonté éternelle, je vous remets, autant que je le puis, au jugement et à la volonté du souverain Pontife, afin que votre âme se conserve dans la paix et soit abondamment consolée, à la plus grande gloire de la Majesté divine.

« Rome, 1" octobre 1540. »

« Ignace.

Notre saint eut la douleur de n'être pas compris. Dona Isabel, irritée d'une mesure dont elle n'était pas exceptée, se tourne contre le saint fondateur de la Compagnie de Jésus, devient son ennemie, se plaint tout haut de son ingratitude, va jusqu'à lui réclamer des sommes considérables, qu'elle prétend lui être dues, et lui intente un procès. Le cardinal de Carpi examine la cause, et déclare Isabel de Rosello mal fondée dans ses réclamations. Elle porte alors ses plaintes au tribunal du cardinal-vicaire ; des commissaires sont chargés de revoir et d'examiner scrupuleusement ses prétentions, et décident qu'elles n'ont d'autre fondement que le besoin de persécuter Ignace de Loyola. Le cardinal-vicaire ayant rendu sa sentence conformément à la justice, Isabel reconnaît qu'elle a été trop loin, et rend à notre saint tout son respect, toute sa vénération. Ignace parut oublier les torts de cette femme, d'ailleurs vénérable par son âge et par ses vertus, mais dont l'amour-propre et la douleur avaient un moment égaré le cœur et le jugement.

La santé d'Ignace souffrait de tant de luttes sans cesse renouvelées, de fatigues si excessives, de travaux si accablants. Il désirait au fond de l'âme qu'il plût à Dieu de le décharger du fardeau qu'il lui avait imposé, et souvent il le lui demandait avec larmes. Au printemps de l'année suivante, 1547 \ il en écrivit au Père Laynez, alors à Bologne, où le concile s'était transporté, en raison de l'épidémie qui désolait la ville de Trente et ses environs :

« Si la Compagnie veut bien y consentir, lui mandait-il, ou seulement la moitié de ses membres, je vous donnerai ma voix et me déchargerai sur vous du fardeau que je porte... »

Mais le Père Laynez lui ayant répondu de manière à le déterminer à ne pas abandonner un poste que Dieu luimême lui avait confié, il renonça pour le moment au désir de le quitter, ou du moins il ne le témoigna plus de longtemps.

Vers la môme époque, dans les premiers jours de mai, il adressa au collège de Coïmbre une admirable lettre, que nous reproduirons d'après la traduction que nous trouvons

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