‹ Histoire de Saint Ignace de LoyolaChapitre 22 sur 31 · TOME · texte numérisé non relu

TOME

« Et si ce doit être là le partage de tout chrétien qui honore et sert Dieu, comprenez combien elle sera brillante, la couronne que vous obtiendrez, si vous tendez au but de ■votre institut, qui ne vous conduit pas seulement sur la voie du salut, mais vous oblige encore à conduire vos frères à la connaissance et à l'amour de Dieu. Par là, vous vous placerez au nombre de ces hommes dont il est dit dans l'Écriture, que ceux qui enseigpent aux autres la justice, brilleront comme des étoiles pendant l'éternité.

« Ceci doit s'appliquer à ceux qui dans leurs divers emplois travaillent avec le plus d'ardeur à se rendre capables de porter d'abord les armes du salut, et ensuite d'en faire usage. Il ne suffit pas d'avoir embrassé un état de vie sublime, si les œuvres n'y répondent pas. Autrement, Jérémie nous dira : Malheur à celui qui fait Vœuvre de Dieu négligemment. Je souhaite surtout que vous vous excitiez à l'amour de Notre- Seigneur Jésus-Christ, au désir de sa gloire et du salut des âmes qu'il a si chèrement rachetées; et qui doit mieux vous animer que le titre spécial que vous portez, de soldat de sa milice dans notre Compagnie ? je dis spécial, car beaucoup d'autres motifs encore vous obligent de vous dévouer à son service.

« Sa solde, ce sont tous ces dons naturels que vous avez reçus et qui font de vous tout ce que vous êtes ; ce sont encore ces dons spirituels de sa grâce qu'il vous offre avec tant de libéralité, et dont il vous enrichit, quelque rebelles que vous ayez été envers lui; ce sont ces biens éternels qu'il vous prépare, pour vous combler des trésors de sa propre félicité, afin que, participant à ses divines perfec-

tion?, VOUS obteniez par son infinie charité ce qu'il possède par sa nature même :sa solde enfin, c'est ce grand univers et tout ce qu'il renferme d'êtres corporels et spirituels; car ce ne sont pas seulement toutes les créatures placées sous le ciel qu'il oblige à vous servir ; il n'en excepte même pas les célestes intelligences, puisque, selon saint Paul, toutes sont des esprits qui rem'pUssent les fonctions de sei^viteurs, envoyés pour exercer leur ministère en faveur de ceux qui doivent être les héritiers du salut. Bien plus, le Seigneur y a ajouté le don de lui-même, en se faisant notre frère selon la chair, notre rançon sur la croix, notre nourriture dans la divine Eucharistie, notre guide et notre appui à travers les périls de notre pèlerinage. Ah ! qu'il est donc lâche et ville soldat que de telles récompenses n'animent pas à servir dignement un maître si généreux 1 Ne devaient-elles donc pas suffire pour nous exciter à entreprendre des choses dignes d'un amour qui s'oublie en quelque sorlejusqu'à renoncer à sa propre félicité pour nous en faire jouir, jusqu'à se livrer lui-même pour nous racheter, jusqu'à subir l'infamie pour nous glorifier, la pauvreté pour nous enrichir, et les tourments d'une mort cruelle pour nous conduire à une vie éternellement heureuse.

« Mais, je vous le demande, celui qui n'apprécierait pas de tels bienfaits et l'obligation qu'ils lui imposent de tout sacrifier pour le service et la gloire de son Sauveur, ne dépasserait-il pas toutes les bornes de l'ingratitude ? Si vous le reconnaissez, montrez-le par les œuvres. Cherchez main-tenant les lieux où sa divine Majesté, son infinie Grandeur, sont révérées; oii sa bonté, sa patience, sont connues;

sa sainte voloaté obéie ; ou plutôt, voyez avec une profonde douleur en combien de pays son saint nom est inconnu, sa doctrine, sa sagesse éternelle, sont repoussées, ses exemples oubliés ; en combien de régions le prix de son sang divin est méprisé et perdu, puisqu'un si petit nombre d'âmes en profitent. Voyez vos frères, qui sont l'image de la Sainte Trinité et créés pour jouir de sa gloire, qui sont les temples du Saint-Esprit, les membres de Jésus-Christ, rachetés par tant d'opprobres, de douleurs et de sang ; voyez-les, dis-je, dans quel abîme de misères, dans quelles profondes ténèbres d'ignorance ils sont plongés; voyez quelles tempêtes de vains désirs, de vaines craintes, et de tant d'autres passions, s'élèvent autour d'eux ; voyez-les attaqués par tant d'ennemis visibles et invisibles, toujours exposés à perdre, non une vie passagère ou des richesses périssables, mais une immortelle félicité, et à tomber dans les horreurs d'une éternité de tourments. Jugez par là des obligations qui pèsent sur vous, comprenez tout ce que vous devez faire pour devenir les dignes instruments de la divine grâce et ne jamais perdre de vue le but sublime de votre vocation.

« Tout ce que je viens de dire, pour réveiller ceux qui dorment et presser ceux qui marchent trop lentement, ne doit pas vous jeter dans un excès opposé, en vous inspirant une nouvelle ferveur indiscrète. Rationabile obsequium vestrum, comme le dit saint Paul, et avant lui le Lévitique in omni oblatione tua offeras sal. C'est un devoir absolu ; car notre ennemi n'a point d'artifice plus sûr pour éteindre dans le cœur des serviteurs de Dieu la véritable charité,

qu'en les disposant à n'écouter point, dans leur conduite spirituelle, les inspirations d'une saine raison, mais celles toujours inconsidérées d'une trop grande liberté.

« Quand on n'agit pas avec modération, le bien se change en mal et la vertu en vice : dès lors, il naît des désordres non prévus par ceux qui suivent cette fausse roule. El d'abord on ne peut travailler longtemps au service de Dieu ; les forces manquent. Au lieu de servir les autres, il faut bientôt être servi ; puis, ce qu'on acquiert trop à la hâte dure peu ; car, dit l'écriture, substantia festinata minuetur, et l'on tombe d'autant plus lourdement qu'on était monté plus haut.

« Observez encore, qu'au lieu de crucifier le vieil homme c'est l'homme nouveau qu'on crucifie : en l'énervant ainsi, on le rend impuissant à l'exercice des vertus, selon les paroles de saint Bernard, qui dit que par ces excès immodérés, on enlève au corps ses forces, à l'âme ses sentiments, au prochain l'exemple, et à Dieu l'honneur qu'on lui doit; et le saint en conclut que l'imprudent qui se fourvoie ainsi, fait une sorle de sacrilège, en détruisant le temple vivant de Dieu, et qu'il devient une pierre d'achoppement pour le prochain. En effet, la chute d'un seul en ébranle plusieurs, les ralentit dans les voies spirituelles, et finit souvent par amener de vrais scandales. Aussi est-ce avec raison que le même saint appelle les gens trop ardents, des ennemis de la paix, propres à rompre l'unité; de plus, ils se rendent coupables d'orgueil en préférant leur jugement à celui des autres; ou au moins, ils usurpent ce qui ne leur appartient pas, en se faisant les arbitres de leur propre conduite.

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tandis qu'ils devraient la soumettre aux ordres de leur supérieur.

« De celte manière d'agir, il résulte encore un autre inconvénient, qui est de se charger de tant d'armes qu'on ne peut en employer aucune, comme David embarrassé dans l'armure de Saiil, ou comme un cavalier qui, pour diriger un coursier impétueux, se servirait des éperons au lieu du frein.

« 11 faut donc toujours que la discrétion protège l'exercice de la vertu contre deux extrêmes contraires : car, comme l'observe très-bien saint Bernard, bonx voluntati non semper credi expedit, sed frenanda est, sed regenda est, maxime in mcipiente. Ainsi donc, que celui qui veut être bon pour les autres ne commence pas par être méchant pour lui-même ; et si le point exact d'une sage discrétion vous paraît difficile à saisir, vous aurez pour vous l'enseigner l'obéissance, dont les conseils sont toujours sûrs. Après tout ce que je viens de dire, s'il s'en trouve parmi vous qui veuillent obstinément se diriger eux-mêmes qu'ils se rappellent ce passage de TÉcriture ; Quasi peccatum ariolandi est repugnare^et quasi scelus idolatrise nolle acquiescerez. Que l'obéissance soit donc notre guide, et nous dirige entre une molle tiédeur et une ferveur immodérée.

« Si pendant le cours des études, vous avez un grand désir de vous mortifier, appliquez-le à soumettre votre volonté et votre propre jugement à l'obéissance, au lieu d'af-

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