Reg., XV
faiblir et d'énerver vos corps. Je ne voudrais pas néanmoins vous laisser croire que je condamne certaines mortifications extérieures sur lesquelles on m'a consulté: au contraire, je les approuve, car je sais que les saints ont pratiqué eux-mêmes ces saintes folies au grand avantage de leurs âmes. Elles n'aident pas peu à se vaincre soi-même et à obtenir un accroissement de grâces, surtout dans les commencements. Je répète cependant que, pendant le cours des études, et quand, par^ la bonté divine, on a déjà vaincu l'amour de soi-même, il me paraît préférable d'agir avec la modération que prescrit l'obéissance, vertu que je vous recommande spécialement, et qui les renferme toutes.
« N'oubliez jamais non plus ce précepte que le Seigneur appelle le sien entre tous les autres : Aimez-vous les uns les autres. Et non-seulement vous devez avoir pour tous vos frères cette mutuelle affection, mais vous devez encore étendre à tous les hommes cette commune charité, et exciter sans cesse en vous le désir de leur salut en pensant à ce que leurs âmes ont coûté au Sauveur notre Dieu.
« Surtout, pendant les années consacrées aux études, ne vous croyez pas inutiles au service du prochain ; car, en même temps que la vertu doit se fortifier dans vos âmes, vous pouvez, comme la charité le prescrit, coopérer de plusieurs manières à la gloire de Dieu et au salut du prochain, d'abord par votre travail et l'intention qui le dirige vers ce but. On ne pourrait dire que les soldats, occupés à rassembler des armes et des munitions pour le jour du combat, ne travaillent pas au service de leur prince, et quand l'un de vous serait surpris par la mort, avant
d'avoir pu se rendre extérieurement et directement utile à ses frères, il ne recevrait pas moins la récompense du travail qui l'y disposait.
« Vous devez chaque jour offrir à Dieu cette première préparation pour en retirer le fruit en son temps ; et s'il plaît à sa divine. Majesté de l'accepter, vous n'eti aurez pas été moins utiles pour le bien des âmes, que vous ne l'eussiez été par la prédication ou l'administration des sacrements.
« La seconde manière de servir le prochain est de travailler à devenir saints vous-mêmes ; car, plus vous le serez, plus vous rendrez les autres tels. Dieu opère dans les choses spirituelles comme dans l'ordre de la nature. Dans la formation des animaux, la philosophie et l'expérience nous l'apprennent, il faut non-seulement le concours des causes universelles, mais un agent immédiat, direct, qui communique à un nouvel être la forme que celui-ci doit prendre. De même aussi la divine Sagesse emploie un agent, un sujet, pour transmettre aux âmes l'humilité, la prudence, la charité et toutes les autres vertus. Donc cet agent doit tout d'abord être lui-même humble, prudent et charitable.
« Une troisième manière de vous rendre utiles aux autres, c'est le bon exemple de votre conduite; et, je vous le répète, elle n'édifie pas seulement ce royaume, mais tous ceux qui en sont instruits. Je me repose sur l'Auteur de tout bien pour vous y maintenir et multiplier en vous ses grâces, pour vous conduire à une entière perfection. Enfin, vous pouvez encore servir votre prochain (et croyez que
ce De sera pas sans beaucoup de fruit) par l'ardeur de vos désirs, qui suppléeront à ce que l'occupation des éludes ne vous permet pas encore d'accomplir. Du reste, sur ce point, comme sur tous les autres, des hommes capables de vous instruire ne vous manquent pas : aussi, aurais-je bien pu me dispenser de vous écrire, si je n'avais voulu répondre plus à votre demande de recevoir une lettre de moi, qu'à vos besoins spirituels. Je n'ajouterai rien ; il ne me reste qu'à prier Dieu, notre Créateur et notre Rédempteur qui vous a appelés, de vous donner une volonté efficace de vous dévouer à son service. Puisse-t-il conserver en vous tous ses dons, pour que vous y croissiez et y persévériez pour sa gloire et pour le bien de son Église. Tout à vous en Notre-Seigneur.
« Ignace.
« Rome, 7 mai 1547.
154 GINQDIÈME PARTIE.
Don Juan de Vega, que nous avons vu ambassadeur de Charles-Quint à Rome, avait été nommé vice-roi de Sicile, et, à peine établi dans son gouvernement, il avait senti la nécessité d'y appeler des Jésuites pour en réformer les mœurs, y faire revivre la foi, y élever la jeunesse et y faire descendre les bénédictions du ciel. Après avoir pris ses mesures, il écrit au saint fondateur de la Compagnie de Jésus, lui expose les besoins spirituels du pays qui lui est confié, lui dit que le matériel de deux collèges est prêt et n'attend que des Pères, et il le supplie de lui en envoyer pour la ville de Messine et pour celle de Palerme, disposées l'une et l'autre à les recevoir avec empressement.
Notre saint réunit ses Pères de Rome et leur fait part de la demande de don Juan de Vega, puis il ajoute :
« Vous allez prier pendant trois jours à cette intention, demandant à Dieu Notre-Seigneur de nous faire connaître sa très-sainte volonté, de m'inspirer dans le choix de ceux que je dois envoyer, et de disposer ceux qu'il veut voir partir pour cette destination. Le quatrième jour, chacun de vous me répondra par écrit à ces trois points : 1° Vous est-il indifférent d'aller en Sicile ou de demeurer à Rome, et la détermination de votre général, qui tient près de vous
la place de Dieu, vous sera-t-elle préférable à tout ? 2° Si vous êtes envoyés en Sicile, serez-vous disposés ù enseigner, à remplir les fonctions qu'exigent la science et le travail de l'intelligence, ou à exercer les emplois domestiques ? 3° Si on vous occupe à la régence et à l'étude, serez-vous disposés à étudier la science ou à régenter la classe qui vous sera désignée parle supérieur? Enfin croyezvous que tout ce qui vous serait prescrit par l'obéissance serait le plus excellent pour vous et le plus utile pour votre salut ? »
Il y avait près de quarante Pères en ce moment dans les maisons de Rome ; tous., sans exception, remirent, le quatrième jour, à saint Ignace, leur réponse écrite, portant qu'ils déclaraient être prêts à partir, non-seulement pour la Sicile, mais pour les Indes et pour quelque partie du monde que ce fût, et qu'ils accepteraient les ministères les plus élevés ou les plus bas, au premier signe de leur bienaimé Père, de leur vénéré maître en Jésus-Christ.
Le saint général de la Compagnie cboisit alors douze Pères pour les collèges de Messine et de Palerme, tous appartenant à des nations différentes, à l'exception de deux d'entre eux qui appartenaient au même pays, mais tout esprit de nationalité se perdait au noviciat; la Compagnie ne comptait que des frères dans ses phalanges de héros.
Vers le même temps, le pape demanda à notre saint d'employer sa charité et sa sainte influence à la pacification des habitants de Tivoli et de San-Angelo, qui ne vivaient plus que les armes à la main. Avides du sang les uns des autres, ils ne respiraient que meurtres et ven-
geances, et toute? les mesures de l'autorité ayant échoué, le Souverain Pontife n'avait plus d'espoir que dans l'intervention d'Ignace de Loyola.
Notre saint se rend à Tivoli, chez Louis de Mendoza, qui l'accueille avec bonheur et vénération ; il voit Marguerite d'Autriche, duchesse de Parme, de laqusUe dépendait la seigneurie de San-Angelo ; il s'entend avec les magistrats des deux bourgs, parle aux habitants, et parvient à les calmer et à leur faire accepter l'arbitrage du cardinal de la Gueva. Louis de Mendoza, heureux de cette prompte pacification, offre une maison, un jardin et une éghse à Ignace pour y faire un établissement de la Compagnie, et le saint fondateur en prend possession le 8 septembre, fête de la Nativité de la très-sainte Vierge, à qui l'église était dédiée.
De nombreux chrétiens étaient captifs depuis longtemps dans les royaumes de Fez et de Maroc : le roi de Portugal, touché des souffrances qu'ils endurent, demande à Ignace de Loyola le dévouement héroïque de ses disciples pour porter à ces infortunés la consolation et l'espérance. Ignace envoie les Pères Juan Nunhez et Luiz Gonzalez da Gamara travailler à la délivrance et au soutien spirituel de ces malheureux esclaves.
Le pirate Dragut, surnommé Barberousse, répandait la terreur et l'effroi sur la mer Méditerranée. Gharles-Quint envoie une flotte contre lui, et le Père Laynez accompagne l'expédition et prodigue les soins de son ministère à l'armée impériale. Ignace veut encourager ces braves guerriers et leur écrit la lettre suivante :
« Ignace de Loyola, général de la Compagnie de Jésus. JÉSUS !
« Aux illustres seigneurs, aux nobles et courageux généraux et soldats, et à tous les chrétiens qui font la guerre en Afrique contre les infidèles, la protection et • le secours de Jésus-Christ Notre-Seigneur, et en lui le salut éternel.
« Le très-excellent seigneur Juan de Vega, vice-roi de Sicile et chef suprême de cette sainte expédition, m'ayant demandé par lettre, en son nom et au nom de toute l'armée, de supplier notre très-saint Père le pape Jules III, d'ouvrir pour vous, qui êtes retenus dans les pays infidèles et combattez pour la gloire du Christ, et l'exaltation de notre sainte foi, le jubilé qu'il a ouvert en faveur de ceux qui viennent à Rome et y visitent certaines églises. Sa Sainteté, en vertu de sa bénignité apostolique, a accordé avec joie à voustouscettegrace.il faut donc que vous soyez contrits et que vous vous confessiez, afin que vous combattiez contre les ennemis de la sainte croix, avec d'autant plus d'ardeur, de courage et de force, que vous verrez plus grande la libéralité du Dieu très-haut et de l'Église son épouse. Ainsi vous retirerez les plus heureux fruits de la guerre, soit la victoire dans le combat, soit la béatitude éternelle à celui qui mourra après avoir obtenu le pardon de ses péchés. Afin donc de vous notifier l'impélration de
cette grâce il m'a semblé bon dans le Seigneur de vous écrire cette lettre et de la signer du sceau de notre Société.
« Donné à Rome , le 7 des ides de juillet 1550 (9 juillet 1550). »
Bientôt après, Jean III ouvrit au zèle de la Compagnie les vastes champs de l'Amérique méridionale ; on sait les prodiges qu'elle y opéra.
Le concile de Trente était interrompu de nouveau et indéfiniment ajourné ; les esprits, exaspérés de part et d'autre, se heurtaient sans cesse ; on en était venu aux armes, les protestants avaient essuyé une défaite, et l'empereur Charles- Quint, voulant calmer l'agitation toujours croissante des Allemands, publia une formule de foi obligatoire pour ses sujets, en attendant que l'Église ei\t décidé par la voix du concile. Cette formule, appelée ^Intérim, contenait des articles contraires à la foi et à la discipline de l'Église, et fut attaquée par les théologiens.
Le Père Bobadilla, alors à la cour de Charles-Quint, et chéri de tous les seigneurs qui entouraient le puissant monarque, fut un des plus ardents à attaquer la doctrine hétérodoxe du souverain, et se laissa emporter par son zèle, en présence même de Charles-Quint, jusqu'à oublier les égards dus à une tête couronnée. Non content de combattre la doctrine de Vlnterim, il laissa échapper quelques paroles blessantes pour son impérial auteur, blâmant sa condescendance pour les hérétiques, et ajoutant: « Rien
n'est plus propre à entretenir les divisions qu'une fausse paix, »
Cliarles-Quint, outré de la liberté du Père Bobadilla, lui fait intimer l'ordre de sortir sans délai de ses États. Le Jésuite, heureux de recevoir cette humiliation pour la défense de la vérité, part, quitte l'Allemagne et se rend à Rome, où Ylnterim était jugé comme il méritait de l'être. Ignace de Loyola, dans le premier moment, refuse l'entrée de la maison professe à Bobadilla :
<( Je ne puis recevoir, dit-il, dans une maison de la Compagnie, un homme assez imprudent pour oublier ce qu'il doit à la majesté impériale, en défendant la doctrine de l'Église. »
Le pape approuve le Père Bobadilla en secret, la cour romaine l'approuve également; mais Ignace le blâme publiquement, et, après avoir fait cette manière de réparation à Charles-Quint, il reçoit Bobadilla avec tout son cœur. Le général avait puni et blâmé, le Père pardonnait et bénissait.
Les événements ne tardèrent pas à justifier la conduite de notre saint à l'égard de l'imprudence du trop zélé Jésuite. La colère de l'empereur releva le courage des protestants et eut un fâcheux retentissement en Espagne, où la Compagnie obtenait de trop grands succès pour n'avoir pas des ennemis. La témérité du Père Bobadilla, la mesure rigoureuse de Charles-Quint, le triomphedes hérétiques, tout cela exploité par l'esprit malveillant de Miguel Cano, dominicain, docteur de l'université de Salamanque et grand prédicateur. Il attaqua les Jésuites dans ses écrits, dans ses
IGO CINQUIÈME PARTIE.
sermons, de toutes les manières : ils étaient les précurseurs de l'Antéchrist, ils étaient ennemis de l'Église et du pape, hérétiques, schismatiques, hypocrites... Le peuple est épouvanté de cette découverte; il se demande comment il a pu se laisser prendre aux apparences de sainteté des Pères Jésuites, au point de les vénérer plus profondément qu'il ne vénéra jamais les religieux des autres Ordres... Mais tous les Dominicains de Salamanque sont loin de partager les opinions de Miguel Gano. L'un d'eux, Jean Penna, répond à sos attaques contre les Jésuites par la plus complète apologie. Il les défend dans ses sermons et dans ses écrits ainsi que dans sa chaire de l'université ; plusieurs autres l'appuient de leur autorité: Miguel Gano les accuse de n'être point autorisés par l'Église, et on lui oppose la bulle de Paul III qui les a reconnus et a érigé la Gompagnie en Ordre religieux. Il condamne les Exercices spirituels, qu'il accuse de renfermer toutes sortes de secrets coupables, et on lui oppose la bulle donnée par le pape, quelques mois auparavant, pour approuver et recommander au monde le livre de ces Exercices et leur pratique. Enfin le supérieur général des Dominicains, apprenant la conduite de Gano, se déclare ouvertement l'ami et l'admirateur de la Gompagnie de Jésus ; tous les efforts du religieux malveillant n'aboutissent qu'à lui faire perdre l'estime et la confiance dont il jouissait auparavant, et à jeter un plus vif éclat sur la Gompagnie qu'il s'était efforcé de flétrir et de déshonorer.
Malgré la fatigue que lui causaient ces luttes toujours renaissantes, le saint fondateur ne négligeait aucun détail
de son gouvernement. Il était tenu au courant de tout ce qui intéressait chacune des maisons de son Ordre, et il portait l'attention jusqu'à s'informer des progrès des élèves de tous les collèges de la Compagnie. Les professeurs de ceux de Sicile lui rendaient compte de leur travail toutes jes semaines. Ceux des collèges d'Espagne lui envoyaient toutes les thèses de philosophie et de théologie, ainsi que les compositions en prose ou en vers, qu'il voulait recevoir telles qu'elles sortaient des mains des jeunes régents, avant d'avoir reçu la moindre correction. Il lisait tout cela luimême, et le faisait ensuite examiner par d'autres, en sa présence. Il ne cessait de faire recommander aux étudiants de n'avoir que Dieu en vue dans leurs études, et de se bien persuader que ce travail, entrepris et soutenu pour la plus grande gloire de Dieu, leur était plus utile que de longues oraisons.
On s'étonne à bon droit de voir un seul homme suffire à la fois à de si grandes et de si petites occupations. On se demande s'il pouvait, sans miracle, donner à Dieu un temps si considérable, gouverner l'esprit de sa maison de Rome, de manière à saisir les moindres dispositions de chacun de ceux qui la composaient ; correspondre avec tous les supérieurs des maisons répandue.^ dans le monde; s'occuper des collèges comme nous venons de l'indiquer ; traiter les affaires de l'Église avec le pape et les cardinaux qui le consultaient ; soutenir une correspondance avec plusieurs des souverains de l'Europe ; diriger chaque jour de nouvelles fondations éloignées; enlin, continuer, dans la ville éternelle, ses œuvres de charité et de miséricorde,
dont il donnait toujours l'exemple à ses nombreux disciples. Ignace n'était plus jeune pourtant, et sa santé, devenue très-faible, était souvent violemment ébranlée par des maladies inquiétantes. Il est donc permis de penser que Dieu multipliait les prodiges en faveur du saint fondateur, pour l'honneur et la gloire de sa sainte Compagnie, et pour l'admiration du monde.
Nous avons déjà parlé des soins que saint Ignace apportait à la direction spirituelle de la maison de Rome, et de la perfection qu'il exigeait de tous ceux que Dieu appelait à l'honneur de le servir dans la Compagnie de Jésus ; mais on n'aurait qu'une idée de son habileté et de son esprit de discernement si nous nous bornions aux traits déjà cités. D'ailleurs, nous avons parlé surtout de sa sévérité et de sa fermeté; nous devons dire aussi les trésors d'indulgence, de bonté, de douce et compatissante charité qui faisaient le fond de son grand cœur. Pour cela, nous entrerons encore dans le détail, car c'est par les détails qu'on fait connaître l'homme.
On raconte que, lorsque saint Ignace avait décidé une chose, même peu importante en apparence, il en différait toujours l'exécution pour la remettre entre les mains de Dieu, bien qu'il l'eût déjà consulté avant de soumettre son opinion aux Pères qui composaient son conseil. « Il faut dormir là-dessus, » disait-il avec le plus grand calme.
Quand on se rappelle l'impétuosité de son ardente nature, on ne peut assez admirer la complète transformation qui s'était opérée en lui. Il était maître de lui-même et de toutes ses impressions, au point de n'en laisser jamais rien paraître
sur son visage, que dans la mesure de sa volonté pour le bien qu'il avait en vue. Son visage était calme et serein, son regard était doux et limpide; mais, s'il arrivait qu'un novice ou tel autre membre de la Compagnie tombât dans une faute que le général jugeait devoir punir sévèrement, ses yeux lançaient des éclairs, ses traits semblaient bouleversés, sa voix éclatait comme un tonnerre, et, disent les Mémoires des Pères contemporains, les vitres de la salle en tremblaient et vibraient à donner le frisson au coupable. Dès que celui-ci s'était éloigné, Ignace reprenait la plus douce sérénité, et nul ne se serait douté de ce qui venait de se passer. Le Père Olivier Manare lui témoignait un jour le désir de quitter le collège dont il était le supérieur, parce que, depuis qu'il occupait cette charge, il éprouvait les retours d'une violence de caractère qu'il avait cru entièrement éteinte :
— Il ne s'agit, lui répondit notre saint, que de gouverner cette disposition de telle manière que, sans dominer lé supérieur, elle maintienne les inférieurs dans le devoir ; mais on ne doit s'en servir avec sévérité que dans les cas graves et pour les âmes fortes. Celles dont la vertu est timide demandent plus de ménagement.
C'est ainsi qu'il agissait. Plus ses religieux étaient parfaits, moins il les épargnait, voulant les perfectionner encore par l'exercice d'une plus grande humilité. Il était d'une extrême sévérité pour les Pères Natale et de Polanco, qu'il aimait tendrement, et d'une extrême indulgence pour Pierre Ribadeneira, dont la légèreté de caractère semblait à quelques-uns mériter un autre traitement. Mais saint
Ignace voyait de trop loin et se connaissait trop bien en hommes, pour ne pas prévoir le degré de mérite auquel arriverait un jour celui qu'il traitait avec une si douce patience et une si aimable bonté. Il usait de la même indulgence pour un novice japonais nommé Bernard, envoyé à la maison de Rome par François de Xavier. Il lui donna longtemps les emplois les plus doux, lui recommandant de l'avertir lorsqu'il en serait fatigué.
Un novice italien n'avait pu modérer encore son regard toujours trop vif et trop ouvert. Ignace lui dit un jour de sa voix la plus insinuante:
— Frère JuanDomenico, pourquoi n'essayez- vous pas de faire lire dans vos yeux la modestie dont il a plu à Dieu d'orner votre âme ?
Juan Domenico fut bientôt corrigé par l'effet de cette seule parole. Notre saint fut plus sévère pour le Père Olivier Manare, qui le chérissait et le vénérait de toute son âme. Partant pour le collège de Lorette, dont il était nommé recteur, il va demander la bénédiction de son bon Père Ignace, et ne sait pas détacher son regard du vénérable visage du saint fondateur , qu'il craignait de ne plus revoir. Saint Ignace ne parut pas s'en apercevoir; mais, au moment où le Père Manare sortait do la maison, le Père de Polanco le retient et lui dit :
— Notre bon Père n'est pas content de la manière dont vous l'avez fixé ; il m'a chargé de vous dire que vous devez travailler à vous corriger de ce défaut, et pour cela faire chaque jour un examen sur ce sujet, réciter telles prières, et lui rendre compte chaque semaine de ces pénitences.
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En même temps, le Père de Polanco lui donnait par écrit cet avis et la désignation des prières vocales qu'il aurait à réciter chaque jour. Pour cette faute, qui n'était pourtant qu'une tendresse du cœur, le Père Manare lit durant quinze mois la pénitence qui lui était imposée.
On ne sait vraiment lequel des deux on doit le plus admirer, de celui qui l'impose ou de celui qui s'y soumet.
Un novice, en entrant dans la Compagnie, avait apporté un crucifix, au pied duquel s'élevait une petite statue de la sainte Vierge. Ce groupe était un objet d'art auquel le jeune homme tenait par le fond du cœur. Le Père général ferme les yeux là-dessus et le laisse jouir de son trésor; mais, lorsqu'il voit le novice assez avancé dans la voie du détachement, il dit :
— Maintenant, ce jeune frère a le crucifix dans le cœur; il est temps de le lui retirer des mains.
Et il le fit prendre sans que le novice parût en éprouver le moindre regret. Il allait plus loin. Il savait , par expérience, combien il en coûte aux grands de la terre pour sacrifier les titres et les honneurs dont ils jouissent dans le monde. Lorsqu'il se présentait des aspirants d'une vertu médiocre, mais réellement appelés et désireux d'être tout à Dieu et à son service, il les entourait d'égards et leur conservait même leurs titres: c'était seigneur duc ou seigneur marquis, et au besoin Votre Seigneurie. Les nouveaux venus, flattés d'abord de la distinction, s'en trouvaient bientôt embarrassés, car ceux de leurs égaux dans le monde qu'ils voyaient avec eux au noviciat, ne s'inquiélant guère de ce qu'ils avaient foulé aux pieds, étaient
pour eux comme un reproche muet, mais bien éloquent, de leur reste de vanité. Alors, ils couraient se jeter aux pieds du bon Père général, et le suppliaient de permettre qu'on les traitât en frères et non en mondains. Lorsqu'ils étaient arrivés au point de vertu nécessaire pour supporter des fortes épreuves, Ignace les humiliait jusqu'à ce qu'ils eussent complètement oublié leur origine. Il agissait de même pour ceux qui s'étaient illustrés dans le monde par leur science ou leurs talents; il voulait une entière transformation :
« 11 faut savoir, disait-il souvent, s'accommoder aux affaires qui ne peuvent s'accommoder à nous. Il faut savoir entrer par la porte de certaines personnes, afin de les faire sortir pas la nôtre. «
C'est ce qu'il savait merveilleusement appliquer à la direction des âmes. Gaspardo Loarte, prédicateur d'une grande célébrité en Espagne, étant allé à Rome, entra dans la Compagnie de Jésus. Ignace de Loyola savait que Dieu bénit ordinairement les travaux apostoliques en proportion de la sainteté des apôtres; il vit donc aussitôt le bien que ferait un talent comme celui de Gaspardo Loarte, si son âme parvenait à un très-haut degré de perfection, et il traça son plan de manière à assurer cette conquête à la Compagnie. Il voulut soumettre ce novice aux épreuves les plus rigoureuses, et prendre en même temps les moyens nécessaires pour le garantir du découragement. Il fallait toute l'habileté de notre héros pour mener ces choses de front avec tout le succès désirable. Le procédé qu'il employa n'est pas sans intérêt ; le voici tel qu'il est consigné
dans les Mémoires du Père Luiz Gonzalez da Gamara, alors ministre dans la maison de Rome, et à qui le Père général avait donné la charge d'éprouver ce novice.
Il était convenu qu'Ignace se réserverait de soutenir le courage et la vertu de Gaspardo, tandis que le Père Luiz Gonzalez ne s'occuperait que de les exercer pour les développer ; car si le contraire avait eu lieu, le novice n'aurait sûrement pas persévéré. Il fallait que la consolation et l'encouragement lui vinssent du plus haut possible, et qu'il trouvât le cœur du supérieur toujours ouvert pour lui ; d'autant plus que saint Ignace saisissait toutes les occasions de faire valoir le mérite du Père ministre dans l'épreuve des novices, et l'avantage qui revenait à ces derniers d'être formés à la vie spirituelle par un homme de si haute vertu et de si grande expéri^ence. Il y avait déjà longtemps que Gaspardo Loarte était à ce régime lorsque le Père ministre lui demanda un jour :
— Que pensez-vous de la sainteté de notre Père Ignace ?
— Ce que j'en pense, c'est que ce bon Père est véritablement une source d'huile ; il est tout onction.
— Et moi ?
— Ah I vous, mon Père, votre source est de vinaigre. Le Père Gonzalez ayant dit cette réponse à notre saint,
il fut charmé de la franchise du Père Gaspardo, et engagea le Père Gonzalez à modérer la rigueur des épreuves si bien endurées jusqu'alors. Il est vrai que les larmes s'échappaient quelquefois des yeux du Père Gaspardo, mais il en concluait qu'il lui restait encore bien du chemin à faire pour arriver au degré d'humilité où Dieu le voulait, et il
courait se jeter dans les bras de son Père Ignace, lui disait sa faiblesse, fondait en larmes et avouait qu'il avait besoin de force et de consolation. Le bon Père général lui donnait l'une et l'autre, et il retournait à sa vie d'épreuves avec un ardent désir d'atteindre à la perfection à laquelle il était appelé. Bientôt, saint Ignace le jugeant assez avancé pour diriger les autres, le nomma recteur du collège de Gênes.
C'était pour notre héros une joie incomparable que de voir le succès de ses efforts dans des cas semblables. Il ne fut jamais plus heureux que le jour où, ayant demandé à Geronimo Natale, qui lui donna tant de peine par ses premières résistances, à laquelle de trois résidences désignées il donnait la préférence, celui-ci lui répondit simplement :
— Mon Père, ma seule inclination est de n'en avoir aucune.
A la même question, le Père Manare répondit tout aussi simplement :
— Je suis prêt à tout, môme à mourir, si ma mort doit résulter de l'obéissance.
Tels étaient les hommes formés à l'école d'Ignace de Loyola.
La plus douloureuse épreuve était pour eux de s'éloigner de cette maison de Rome, où il leur était donné de voir leur bien-aimé Père général, d'admirer sa merveilleuse sainteté, de jouir de sa tendresse paternelle. Ils étaient si chèrement aimés de lui, que chacun aurait pu se croire le fils prétèré de son cœur. Lorsqu'ils étaient au moment de
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se séparer de lui, Isnace s'informait minutieusement du petit viatique qu'ils emportaient, voulant que chacun eût l'indispensable pour voyager pauvrement. Sa sollicitude les suivait, les accompagnait dans leur voyage, et c'était fête pour son cœur de père lorsqu'arrivait la nouvelle qu'ils avaient atteint le but de leur destination. Le Père Guttan, qu'il avait appelé du collège de Gandie à Rome, fut jeté sur les côtes de Sicile par une effroyable tempête, et enlevé par des pirates qui l'emmenèrent en esclavage en Afrique. Ignace éprouva une si vive douleur de cet événement, qu'il se serait livré lui-même, disait-il, si à ce prix il avait pu racheter le Père Guttan. Il fit toutes les démarches possibles, écrivit au vice-roi de Sicile, ordonna aux Pères de Messine et de Palerme, en vertu de l'obéissance, de n'épargner ni soins ni fatigues pour accélérer la marche de cette affaire et de lui rendre compte, toutes les semaines, du résultat de leur action. Tout fut inutile! Le Père Guttan, saintement résigné dans son esclavage, reçut peu après la couronne de gloire, récompense de toutes ses vertus. Ignace ne le revit qu'au ciel.
Rien n'était comparable à la tendre charité et à la sollicitude de notre saint pour ses fils malades. Non-seulement 11 allait les voir, les embrasser, les consoler et leur donner ses soins; mais, ne pouvant rester longtemps avec eux, en raison de ses immenses occupations, il voulait qu'on lui apportât de leurs nouvelles plusieurs fois dans la journée. Si la maladie nécessitait un traiteniont détaillé et minutieux, il s'informait de l'exactitude des inlirmiers à l'observer scrupuleusement ; leur négligence en ce
genre, quelque légère qu'elle fût, était sévèrement punie. Dans un moment où le nombre des malades était assez considérable, deux novices récemment entrés sont pris de la maladie régnante ; la place manquant, plusieurs chambres étant déjà transformées en infirmeries, et les ressources pécuniaires étant très-bornées pour le moment, on propose au Père général de faire transporter les deux nouveaux venus à l'hôpital :
— Ah ! cela jamais ! répond-il. Celui qui a quitté le monde pour servir Dieu, ne trouvera-t-il donc pas un asile dans cette maison? Qu'on leur donne d'abord le plus pressant; Dieu saura bien nous envoyer ensuite ce qu'il nous faudra.
Dans une autre circonstance, le médecin ayant ordonné pour un convalescent un aliment assez cher, l'économe s'en plaint au Père Ignace et lui dit :
— Mon révérend Père, il ne me reste absolument que trois |)iôces de monnaie, et c'est tout au plus si elles me sufliront à pourvoir la maison pour la journée seuienjunt.
— Eh bien! répond le bon Père, il faut les dépenser pour le malade ; nous qui sommes bien portants, nous pouvons nous contenter de pain.
Bien portants! On sait dans quel état était toujours son estomac, mais il ne se comptait jamais.
Quand ses chers Pères malades étaient portés à la tristesse, il faisait venir près d'eux les plus jeunes novices musiciens, et les priait de leur chanter des cantiques pour les distraire et les charmer. Il pensait que ces jeunes et fraîches voix seraient un calmant pour leurs nerfs ébranlés.
Il allait voir ses malades, au milieu de la nuit, pour s'assurer des soins de l'infirmier et voir si tout se faisait exactement d'après les prescriptions du médecin. Il lui arriva quelquefois de se lever la nuit pour voir si un Père qui avait été saigné n'avait pas dérangé en dormant le bandage de son bras.
On comprend que cette bonté si touchante lui attirât les cœurs de ses enfants, et que, pour eux, nul ne remplaçât leur père chéri. Aussi le saint général trouvait plus d'empressement que de résistance à accepter les humiliations qu'il jugeait devoir imposer pour fortifier et augmenter la vertu de ses religieux.
Le Père Bobadilla lui demande un jour de changer de chambre ; celle qu'il occupe est trop petite, très-incommode il préférait telle autre qu'il désigne :
— Ceci serait un mauvais précédent, répond notre saint; d'autres voudraient, à votre exemple, fuir les inconvénients de la sainte pauvreté. Non-seulement vous ne changerez pas de chambre, mais vous allez vous arranger dans celle que vous occupez, de manière à y loger deux compagnons que je vous donnerai au premier jour.
Le Père Bobadilla obéit à l'instant même, sans la plus légère hésitation.
Un novice déclare un jour au Père général qu'il désespère d'atteindre jamais au point de perfection où tous ses frères lui paraissent être arrivés, qu'il veut renoncer à une vie dont il se reconnaît indigne et rentrer dans le monde. Ignace l'entretient durant une grande partie de la nuit, parvient à lui bien persuader que ce découragement est
l'œuvre du démon, et le voit tomber à ses pieds, fondant en larmes, el lui demander une pénitence proportionnée à sa faute :
— Que votre pénitence, lui dit le saint en le relevant et l'embrassant, soit de ne vous repentir jamais d'avoir voulu servir Dieu. J'en offrirai une autre pour vous, si Dieu Notre-Seigneur ne m'en juge pas indigne, toutes les fois que je serai repris de mes douleurs d'estomac.
Pierre Ribadeneira, nous l'avons dit, était d'une légèreté d'enfant ; plusieurs Pères avaient conjuré Ignace de le renvoyer, assurant qu'il ne pourrait jamais tenir sa place parmi les hommes graves dont la Compagnie était composée. Ignace, qui en jugeait autrement, tenait à garder l'enfant gâté, et fermait les yeux sur ses enfantillages. Mais l'esprit du mal qui les tenait biea ouverts, s'apercevant que le jeune Pierre n'était retenu que par sa tendre vénération pour Ignace de Loyola, sut l'en détacher tout à coup, à tel point que cet amour et cette vénération se changèrent en dégoût, en antipathie. Notre saint le reconnut aussitôt et avec autant plus de douleur qu'il ne pouvait espérer de vaincre ce sentiment par lui-même. Il ne changea rien à ses manières, ne parut pas remarquer que Pierre le fuyait, et se contenta de prier pour lui et de demander à Dieu le moyen de vaincre dans le cœur du jeune homme un sentiment opposé à celui qui jusqu'alors l'avait retenu au noviciat. Plusieurs lois Ignace avait conjuré Pierre de faire les Exercices spirituels ; toujours Pierre avait répondu qu'il préférait quitter la maison et la Compagnie. Un jour, notre saint connaît que sa prière est exaucée et qu'il peut parler
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à Pierre avec succès. Il le fait appeler aussitôt. Pierre se présente disposé comme à Tordinaire, se promettant de repousser toute proposition de retraite, et de profiter de l'occasion pour trancher définitivement la question en déclarant qu'il veut quitter la Compagnie.
— Mon Pedro! lui dit Ignace en lui tendant les bras, mon Pedro, mon bien cher enfant !...
Pierre ne le laisse pas continuer, il tombe à ses pieds, son coeur éclate en sanglots, et il s'écrie :
— Mon Père ! mon Père ! je les ferai, je veux les faire ! oui, mon Père.
Ignace n'avait pas encore prononcé le mot de retraite, il n'avait pas parlé des Exercices; mais Pierre savait bien que l'ennemi de son âme l'avait seul empêché de les faire jusque-là, et il se sentait, en ce moment, tellement subjugué par la sainteté de son bon Père, il sentait un tel besoin de réparer le passé, que son premier cri était pour demander ce qu'il avait le plus redouté. Se jetant ensuite dans les bras et sur le cœur du Père bien-aimé, pour lequel il retrouvait toute sa première vénération, il le supplia de le diriger lui-même dans les Exercices, et d'entendre sa confession générale. Ignace lui accorda tout cela. Après sa confession générale, il ne lui dit que ces simples paroles ;
« Mon Pedro, je vous conjure de n'être pas ingrat envers celui dont vous avez reçu des dons si précieux ! »
Ribadeneira, qui pous a laissé tous ces détails, ajoute:
« A ces paroles, il me sembla qu'un voile tombait de mes yeux. Mon cœur se trouva tellement atfermi, que, depuis ce moment, il y a cinquante-deux aus, jusqu'à ce
jour, la plus légère tentation de ce genre ne s'est jamais levée dans mon esprit. »
Beaudoin Angelo était à peine entré au noviciat de Rome qu'il s'en fît un reproche amer et voulut se retirer. Il avait laissé dans le monde un neveu qu'il chérissait, et dont son esprit et son cœur ne pouvaient se détacher. Ce jeune homme n'ayant pas de père, c'était une action coupable que de l'avoir abandonné ; il voulait à tout prix retourner à lui. Le boa Père Ignace apprend cela, demande à Dieu de lui faire connaître sa volonté, puis, sûr de la lumière qu'il a reçue, il fait appeler Beaudoin, \e fait asseoir près de lui et lui dit du ton le plus afifectueux et le plus simple à la fois :
— Je veux vous raconter une chose qui m'est personnelle, et qui ressemble fort à ce que vous éprouvez en ce moment pour votre cher neveu. Lorsque je commençai à servir Dieu, et que j'étais, comme vous, tout nouvellement occupé à son service, j'eus un rude assaut à soutenir. Vous allez voir, mon cher Beaudoin, comment le démon s'y prit pour me tenter, et comment Dieu Notre-Seigneur m'enseigna la manière dont je devais repousser son attaque. Je récitais chaque jour l'ofiQce de Notre-Dame dans un livre , orné d'images, au nombre desquelles il s'en trouvait une ressemblant beaucoup à ma belle-sœur. Chaque fois que cette image se présentait à ma vue, tous les souvenirs de ma vie du monde et de la cour se pressaient dans mon esprit, et mon cœur se reprenait de la plus vive tendresse pour mes parents. Voulant me débarrasser de souvenirs importuns que je reconnaissais m'ètre très-nuisibles dans
le service de la divine Majesté, je ne trouvai pas d'expédient plus efficace, à mon avis, que celui de renoncer à la pratique de dévotion qui était pour moi une occasion de ces retours vers le monde. Mais je compris bientôt qu'en perdant le mérite d'une œuvre de piété, et cela bien volontairement, je cédais du terrain à l'ennemi. Je compris que le démon, et dans le fond et dans la forme, me traitait comme il aurait traité un enfant : « Eh bien ! me dis-je, délivrons-nous de ces importunités avec la simplicité d'un enfant. » Et je recouvris l'image avec une feuille de papier. La tentation disparut avec l'occasion qui lui avait donné lieu.
« Après ces paroles, le saint fondateur se lève, embrasse tendrement Beaudoin,et le laisse rempli de la plus douce joie:
« Soudain, raconte ce dernier, mon visage fut inondé de larmes, et j'éprouvai au fond du cœur un tel sentiment de douceur et de suavité, que tout mon amour pour mes parents se porta vers Dieu, et que, depuis ce moment, la pensée de mon neveu ne me fut jamais un sujet de trouble ni de regret, «
On voit par ces quelques traits la grâce que Dieu attachait à la parole de notre saint, la vertu qu'il donnait à tout ce qui venait de lui.
Laurent Maggi réunissait tout ce qui promet l'homme supérieur. Entré au noviciat, il a bientôt un tel désir de le quitter, qu'il vient trouver le Père général et lui déclarer tout simplement sa résolution. Ignace n'en paraît nullement surpris, et lui dit:
— Je n'y vois pas de difficulté, puisque vous le désirez; je vous demande seulement de me promettre une chose.
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— Oui, mon Père, tout ce que vous voudrez, excepté de rester dans la Compagnie, trop parfaite pour moi.
— Aussi n'est-ce pas là ce que je vous demande. Ce que je désire de vous, le voici: Cette nuit, à quelque heure que ce soit, mais à votre premier réveil, vous vous placerez dans votre lit comme un homme qui est à l'agonie et n'attend plus que le dernier instant. Vous vous représenterez que vous allez, dans quelques moments, rendre compte de votre vie au fribunal de Dieu Notre-Seigneur, et entendre votre sentence. Représentez-vous cela le plus vivement possible. Dites-vous ensuite; « Si j'en étais là, à qui voudrais-je avoir obéi, à Dieu qui m'appelle à sou service ou au démon qui veut m'en détourner ? » Écoutez là-dessus la réponse de votre conscience, et demandez-vous, après cela, si vous n'êtes pas certain d'arriver un jour à ce dernier moment de votre vie. Après avoir suivi ce conseil, vous quitterez la Compagnie quand vous voudrez.
Le lendemain matin, Ignace voyant arriver Laurent près de lui :
— Eh bien I mon bon Laurent, lui dit-il, vous venez me dire adieu?
— MonPère ! mon Père! si je n'étais pas déjà au noviciat, je vous supplierais de m'en ouvrir la porte, tout indigne que j'en suis. Jamais je n'ai si bien reconnu l'appel de Dieu que cette nuit.
El le novice était à genoux devant le bon Père Ignace, et le conjurait d'oublier qu'il eût été si près de succomber à la tentation. Cette tentation, du reste, ne se renouvela jamais pour lui.
178 CINQDIÉME PARTIE.
Les protestants d'Allemagne, dont la disgrâce et le départ précipité de Bobadilla avaient relevé le courage, redoublaient d'ardeur et d'audace pour propager leurs funestes doctrines. Le clergé allemand, dépourvu de la science nécessaire pour lutter contre l'hérésie, lui laissait gagner du terrain de manière à faire craindre qu'elle ne débordât bientôt de toutes parts. Effrayé de ses progrès toujours croissants, le duc de Bavière écrit à Ignace de Loyola et lui demande des défenseurs de la foi de l'Église, choisis parmi les plus braves et les plus aguerris de sa vaillante armée. Le saint fondateur lui envoie SalmeronetGanisius, à qui le prince confie les premières chaires de théologie de l'Université d'Ingolstadt. Ils y font des prodiges tels, que l'année d'après Ignace est supplié par le roi des Romains d'envoyer une petite colonie de Jésuites pour établir un collège à Vienne; les princes auraient désiré avoir dans toutes leurs villes quelques-uns des vaillants soldats de la Compagnie de Jésus; mais, quelque nombreux qu'ils fussent déjà, il était impossible de répondre favorablement à tous les souverains.
Le roi Ferdinand demandait Lejay ; le duc de Ferrare le
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possédait et prétendait le garder; Ignace jugeait sa présence importante en Allemagne; il fallut employer le cardinal Farnése pour amener le duc de Ferrare à faire le sacrifice du Père Lejay, en faveur du roi, et surtout des catholiques de ses États.
Cependant le pape Paul III était mort, Jules III le remplaçait sur la chaire de saint Pierre ; il venait d'accorder au monde un Jubilé, et Ignace, profitant de cette circonstance, appela près de lui tous les principaux religieux de son Ordre répandus en Europe. Simon Rodriguez fut le seul des plus anciens qui manqua à ce rendez-vous : le roi de Portugal ayant supplié le saint fondateur de permettre qu'il restât près de lui, Ignace n'avait pas refusé cette faveur au prince qui, le premier, s'était déclaré si chaud protecteur de la Compagnie et avait si fort aidé à son développement.
Lorsque tous ces Pères furent réunis à Rome, Ignace leur soumit les constitutions, dont chacun ne connaissait encore que la pratique. Tous, formés à l'école du saint fondateur ou à celle de ses premiers disciples, suivaient la règle établie dans la maison où ils arrivaient, et ils la portaient ensuite dans celles qu'ils allaient fonder. Elle était vivante partout, sans être entièrement écrite nulle part. D'ailleurs, on sait avec quelle exactitude et quel soin notre saint dirigeait par lettres toutes les résidences et tous les collèges de la Compagnie. Mais il fallait des constitutions écrites et approuvées pour son avenir, et nous avons vu plus haut comment, à la clarté divine, saint Ignace y travaillait. Néanmoms, il oxijriuui le désir de ne les soumettre à l'approbation du Saint-Siège que lorsqu'elles auraient été approuvée*:
par toute la Compagnie ^ Tous les Pères les acceptèrent, article par article, avec autant de respect que si elles étaient descendues du ciel, à mesure qu'ils en prenaient lecture.
Ignace avait eu un autre but en appelant à Rome les membres les plus distingués de son Ordre ; mais rien jusqu'alors n'avait pu le faire soupçonner.L'examen des constitutions étant achevé, tous les Pères les ayant approuvées, et toutes les affaires de la Compagnie ayant été réglées dans leurs assemblées, ils s'attendaient à recevoir l'ordre du départ, lorsqu'un jour saint Ignace leur indique une réunion pour le lendemain. Ils obéissent. A l'heure indiquée, tous sont présents ; ils attendent leur Père général pour apprendre de lui le motif de cette réunion ; mais ce n'est pas le Père bien-aimé qui se présente, c'est une lettre de lui, adressée à la Congrégation, avec ordre d'en prendre lecture aussitôt. Nous reproduisons cette lettre telle que nous la trouvons dans Bartoli :
a A mes trés-chers frères en Notre-Seigneur, membres de la Compagnie de Jésus.