‹ Histoire de Saint-Just, député à la convention nationaleChapitre 103 sur 351 · LIVRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIÈME

monde que la Révolution n'entendait pas laisser périr ses principes. Le Comité de Salut public ne désespéra point du salut de la patrie; il voulut sauver la France, et sa volonté suffit pour la sauver. Sans cette sombre et grandiose énergie dont Saint-Just fut l'ardent inspirateur, formidable force morale qui empêcha la coalition victorieuse de marcher sur Paris, et qui triompha de l'insurrection girondine, la République était perdue, et tant d'admirables institutions qui lui ont survécu, disparaissaient avec elle.

Dans cette situation, que quelques-uns crurent désespérée, au moment où, se faisant, pour ainsi dire, l'écho du général Wimpfen, le Girondin Barbaroux écrivait à Duperret : « Tout va bien, nous ne tarderons pas à être sous les murs de Paris, » le rapport de Saint-Just fut un véritable acte d'héroïsme. Il n'y a donc pas à répondre aux accusations et aux injures dont ce rapport est encore l'objet ; les simples faits les réfutent assez victorieusement.

Voici, au reste, quelques extraits de la minute même des procès-verbaux des séances du Comité de Salut public qui peuvent donner sur l'état de l'opinion à cette époque une idée beaucoup meilleure que toutes les appréciations des historiens.

Séance du 1er juin : « Le maire a exposé que toutes les sections sont réunies, que tous les citoyens de Paris, fatigués d'une faction puissante, demandent unanimement justice de ces calomnies qui avaient pour but de provoquer tous les départements contre Paris, de diviser la République et d'établir le fédéralisme. Étaient présents : Cambon, Guyton-Morveau, Bréard, Delacroix, Danton, Treilhard, Robert Lindet. »

Séance du 2 juin. « Le Comité mandé par la Conven-

tion nationale pour lui faire un rapport et présenter un projet de décret relatif aux circonstances actuelles et aux membres dénoncés par le département de Paris, a arrêté un projet de décret portant que le salut de la patrie appelle les membres de la Convention contre lesquels il a été porté des dénonciations, à suspendre et à déposer dans le sein de la Convention l'exercice de leurs pouvoirs. »

Enfin, dans la séance du 16 juin, fut rendu l'arrêté suivant : « Le Comité arrête qu'il sera fait jeudi rapport à la Convention touchant ceux de ses membres qui sont en état d'arrestation, et que ce rapport sera présenté au Comité la veille. Les citoyens Saint-Just et Cambon sont nommés rapporteurs (1) .

Le 8 juillet 1793, Saint-Just monta à la tribune de la Convention, et, d'une voix lente et grave, comme attristée, il lut l'immense rapport concernant trente-deux membres du parti de la Gironde, arrêtés à la suite des événements du 31 mai, en exécution du décret du 2 juin. Nous regrettons de ne pouvoir reproduire ce rapport en entier; mais son étendue et les limites de cet ouvrage ne nous le permettent pas.

« Citoyens, dit-il, vous avez de tout temps fait paraître votre dévouement à la République, en donnant au peuple, dès les premiers jours de sa liberté, l'exemple de la justice et de la soumission à vos propres lois.

» Vous avez entendu, dès le commencement de vos séances, les-réclamations élevées contre vos membres, et vous les avez obligés de rendre compte de leur conduite. Un membre, depuis peu, a paru devant le tribunal

(1) Archives nationales.

révolutionnaire, accusé d'avoir provoqué la licence (1); un autre, relégué dans Marseille, attend son jugement (2) . Au commencement du mois dernier, comme un complot formé contre l'établissement et l'unité de la République éclatait dans Paris et dans l'empire, vous avez consigné dans leurs maisons trente-deux membres de cette assemblée, prévenus par le cri public d'en être les auteurs.

» L'inquiétude de la République sur cet événement, les fables répandues par les ennemis de la liberté, devenues le prétexte de la guerre civile, l'impatience et le zèle des citoyens, les différentes lettres des détenus qui demandent leur liberté, et surtour l'indulgence qu'on doit à quelques-uns, qui sont plutôt imprudents que coupables, tout invite la Convention nationale à prononcer définitivement.

» La conjuration dont je viens vous entretenir est enfin démasquée ! Je n'ai point à confondre les hommes, ils sont confondus. Je n'ai point à arracher, par la force du discours, la vérité sanglante de leurs cœurs ; je n'ai qu'un récit simple à vous faire, que des vérités reconnues à vous dire. »

Après avoir rappelé un bruit fort accrédité alors, que Dillon était sollicité de se mettre à la tête d'un soulèvement, dans le but de placer sur le trône le fils de Louis XVI ; après avoir montré certains Girondins tendant les mains à la Vendée, accusation basée sur le rapport d'un commissaire de la Convention dans ce département, il pense qu'une conjuration s'est tramée

(1) Marat.

(2) Philippe-Égalité.

dans le sein même de l'Assemblée, pour le rétablissement de l'ancienne Constitution, et continue ainsi :

« Maintenant qu'après avoir excité parmi vous

des orages qui vous ont forcés de déployer votre sévérité contre eux, pour sauver la patrie, maintenant qu'il est découvert qu'on ne vante point d'autre Constitution et d'autres lois que celles qui auraient préparé le retour de la tyrannie, vous convaincrez facilement le peuple français de la droiture de vos intentions, et vous pouvez, comme le consul de Rome, jurer que vous avez sauvé votre patrie. Au moins, n'attendez pas que votre Comité paye tribut à la faiblesse et à la superstition de qui que ce soit : le salut public est la seule considération digne de vous toucher. L'état présent de la France, la dislocation du corps politique, tout annonce que le bien n'a pas été fait, et que vous ne devez de ménagement à personne. La République ne tient aucun compte des faiblesses et des emportements stériles; tout le monde est coupable quand la patrie est malheureuse.

» Tous les détenus ne sont point coupables; le plus grand nombre n'était qu'égaré; mais comme, dans une conjuration, le salut de la patrie est la loi suprême, vous avez dû confondre un moment et l'égarement et le crime, et sacrifier sagement la liberté de quelques-uns au salut de tous. Les détenus, comme la cour, avaient fait la guerre aux lois par les lois. Rien ne ressemble à la vertu comme un grand crime; on a dû séduire les âmes faibles sous le prestige ordinaire de la vérité. »

Il dépeint ensuite les partis aux prises dès les premiers jours de la Convention, les uns ardents pour la République, les autres n'ayant que les apparences de la

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