LIVRE PREMIER
Père, vautour et tombeau de lui-même, Le Temps, un pied dans l'éternelle nuit, A chaque instant meurt et se reproduit. Sa longue faux, triste et cruel emblème, Par un des bouts offre un fer émoussé, Languissamment tourné vers le passé, Et l'autre bout frappe, renverse et foule De l'avenir le trône qui s'écroule.
Comme on le voit, l'auteur abandonne assez souvent Charlemagne et les Saxons. La cause d'un peuple qui lutte pour son indépendance lui inspire cependant une vive sympathie ; il aime ces martyrs de la liberté et ce noble chef qui tailla une si rude besogne au grand empereur d'Occident :
Vaincus toujours et toujours invincibles, Chaque revers les rendait plus terribles ; Ils renaissaient de leurs propres débris, Et Vitikin, maître de leurs esprits, Aux noms sacrés de dieux et de patrie Les enflammait du mépris de la vie.
Guerrier habile et guerrier malheureux, Ame et soutien de la cause commune, Il maîtrisa quelquefois la fortune, Et sa vertu lutta contre les dieux.
Parmi les glorieux soldats qui préfèrent la mort au joug des Francs, se trouve une jeune guerrière, belle et charmante, comme la Clorinde du Tasse. Victorieuse d'un chevalier ennemi, elle l'épargne et lui dit :
Mon Dieu, plus grand sans doute que le tien, Me dit de plaindre et d'aimer le chrétien;
Jamais le sang dans ses temples ne fume ; Par la nature il a dicté sa loi :
Elle nous dit que le bien est la foi, Que l'innocence et la pitié du sage Sont un encens plus pur que le carnage ; Et ce Dieu saint ne veut être adoré Que par un cœur où ce culte est sacré.
Saint-Just se complaît dans le récit des combats singuliers et des batailles sanglantes. Les luttes désespérées, les cris des mourants, les blasphèmes des vaincus, les chants joyeux des vainqueurs, tout cela est minutieusement décrit. On devine dans le poëte le futur conventionnel en mission, qui, à la tête des volontaires, s'élancera au travers des bataillons ennemis et décidera la victoire. Il met dans la bouche d'un officier de Gharlemagne ces paroles, dont ses proclamations aux soldats républicains seront plus tard un écho :
Le plus beau poste est celui du soldat Bravant la mort dans le feu du combat. Vous vous devez à l'honneur de la France, Chefs ou soldats, rien n'y fait ; mes enfants, Soyez Français, vous serez assez grands; Sachez mourir, voilà la récompense.
Ne croirait-on pas qu'il songeait déjà à ses destinées futures lorsqu'il s'écriait :
Le Rhin sanglant m'appelle sur ses bords.
Comme contraste à ces chants de guerre, à ces peintures de meurtres, il y a des vers d'amour d'une déli-