‹ Histoire de Saint-Just, député à la convention nationaleChapitre 12 sur 351 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

catesse exquise et qui révèlent un cœur plein de tendresse :

Oh! qu'un cœur tendre, au moment du retour, Sait bien payer les ennuis de l'absence! Récits divers, épanchements d'amour, Larmes, baisers, enfin tout ce qu'on pense.

Est-ce que ces quatre vers ne sont pas empreints de la plus douce et de la plus touchante mélancolie? Les paroles suivantes, d'un amant à sa maîtresse, n'ont pas moins de grâce :

Mon éternelle mie, Mon univers et ma divinité, Toi seule au monde es la félicité, Mon cœur, ma vie expire sur ces rives ; Ah ! profitons des heures fugitives !

Et ce chœur de nymphes, n'a-t-il pas aussi quelque charme?

Le vent se tut, les oiseaux préludèrent, Et ces accents dans les plaines volèrent : Qui que tu sois, aimable chevalier, Que le hasard conduit sur cette rive, Vois-tu le Temps ? sa course fugitive Nous avertit de jouir et d'aimer. Écoute bien : la vie est une rose Qu'épanouit et fane le zéphyr, Le char du Temps ne fait aucune pose Que celle-là qu'il fait pour le plaisir.

5't HISTOIRE DE SA1NT-JUST

Tout nous le dit : oui, la vie est un songe; Les yeux fermés, rêvons tranquillement; Par les erreurs le plaisir se prolonge Et le sommeil est moins indifférent.

Ne croirait-on pas que M. de Lamartine s'est inspiré de ces vers, en les embellissant et en leur imprimant le cachet de son génie, lorsqu'il s'écrie, dans sa belle élégie du Lac :

Aimons-nous, aimons-nous, de l'heure fugitive,

Hâtons-nous, jouissons ; L'homme n'a point de port, le temps n'a point de rive,

Il coule et nous passons.

Ce poëme, avons-nous dit, est rempli d'allusions aux mœurs du temps. Tout le monde sait quel était l'état pitoyable de la France au moment où Louis XVI, qui avait hérité d'une position désespérée, ne sachant plus à qui se vouer, fut contraint de convoquer les États généraux. La vieille société tout entière chancelait sur ses bases, elle était comme ivre et ne croyait plus a rien. Les caisses de l'État étaient vides, les ministres, aux abois, s'ingéniaient en vain pour combler un déficit qui s'augmentait de jour en jour. Turgot, pour avoir proposé le seul remède possible, une économie rigoureuse et l'abolition du privilège en matière d'impôts, avait été renversé par les privilégiés. Necker n'avait pas trouvé d'autre expédient, et de Calonne, qui lui succéda, laissa le gouffre se creuser de plus en plus, tout en essayant de rassurer la reine, à qui il devait sa nomination. Au milieu de cette détresse générale, la cour présentait un curieux spectacle. Si la charité y était à l'ordre du jour, on s'y

laissait entraîner par un amour effréné des plaisirs. Il semblait que cette royauté, ces courtisans, cette noblesse, eussent comme un pressentiment de la suppression prochaine de toutes ces joies dont ils avaient hâte d'user. La reine elle-même, par ses dépenses excessives et sa conduite souvent imprudente, donnait lieu aux plus tristes suppositions. On s'étonnait, peut-être a juste titre, de voir, tandis que la misère était au comble, tant d'argent sacrifié en pure perte dans les jardins de Rambouillet et de Trianon. Les fêtes multipliées, les promenades aux flambeaux dans les bosquets de Versailles, prêtaient à d'injurieuses conjectures, et d'infâmes libelles couvraient de boue la pauvre Marie-Antoinette. La scandaleuse affaire de ce collier acheté par l'imbécile cardinal de Rohan, n'était guère de nature à affaiblir les accusations dont la reine de France était poursuivie. Et puis la froide réserve de Marie-Antoinette à l'égard du roi, son mari, était de notoriété publique. On connaissait son opposition à tous les projets de réforme. Son boudoir était le refuge du parti du passé ; on nommait ses préférés; et enfin ses courtisans, qui poussaient le pays à un abîme, contribuaient à entretenir, autour de la fille de Marie-Thérèse, une atmosphère de haine. Ces bruits répandus sur son compte étaient de pures calomnies, je veux le croire ; la reine était la personne la plus innocente du monde, pourquoi ne pas le supposer? mais toutes ces clameurs, en s'éloignant de la cour, prenaient des proportions étranges; l'envie, la malignité les grossissaient, la bonne foi les acceptait telles quelles, et elles arrivaient ainsi à la province, toute frémissante et indignée encore des scandales du dernier règne. Quoi d'étonnant alors, quand nous voyons un biographe, qui a des prétentions au titre d'écrivain sérieux, accepter si légè-

rement et sur des on dit des faits dénués de toute espèce de preuve, quoi d'étonnant, dis-je , qu'un jeune homme de dix-neuf ans, échappé à peine des bancs du collège, ail écrit, sous l'impression de ces clameurs et sous le poids de l'indignation dont parle Horace, des vers comme ceux-ci, adressés à Organt par son ange gardien :

Mon filleul cher, je plains votre patrie De tout mon cœur, et j'ai l'âme marrie De voir Chariot insensé comme il est.

Par des tyrans la France est gouvernée, L'État faiblit, et les lois sans vigueur Respectent l'or du coupable en faveur.

Dans ses écarts, la reine forcenée Foule, mon fils, d'un pied indifférent Et la nature et tout le peuple Franc.

Son avarice, et cruelle, et prodigue, Pour amasser, partout cabale, intrigue, Dissipe ensuite, et sans s'embarrasser, Crache le sang qu'elle vient de sucer ! Cruel vautour dont la faim irritée Du peuple entier fait un vrai Prométhée! Le malheureux pousse sous ces débris De vains soupirs étouffés par ses ris, Et les sueurs et les pleurs des provinces Moussent dans l'or à la table des princes. La loi recule, et le crime insultant Broie en triomphe un pavé gémissant.

D'un bras débile et flétri de misère, Le laboureur déchire en vain la terre ; Le soir, il rentre, et l'affreux désespoir Est descendu dans son triste manoir.

Page 1