LIVRE DEUXIÈME
assassiné par cette fanatique jeune fille que M. de Lamartine, dans sa belle langue imagée, a appelée Y ange de l'assassinat, comme si ces deux termes pouvaient s'accoupler ensemble. Charlotte Corday, dont les rapports avec les principaux membres de la Gironde furent bientôt connus, aurait dû prévoir qu'un tel crime retomberait de tout son poids sur ses infortunés amis. Mais, aveuglement du fanatisme! elle se crut une autre Jeanne d'Arc; comme Judith, ellene recula pas devant le meurtre, et, pour purifier la République, elle n'imagina rien autre chose qu'un baptême de sang. Ravaillac raisonnait de même : il croyait se sanctifier par l'assassinat et être agréable à Dieu en tuant Henri IV; Brutus en frappant César, était persuadé qu'il sauvait la République, et il douta de la vertu lorsqu'il vil son crime demeurer stérile et infécond pour la liberté de Rome (1).
Ainsi dut être refoulée et renvoyée à des temps meilleurs la modération prêchée par Saint-Jusl ; et Vergniaud, en apprenant, dans son cachot, le crime et l'exécution de Charlotte Corday, laissa, dit-on, échapper ces paroles : « Elle nous tue, mais elle nous apprend à mourir. »
A chacun de ses discours, Saint-Just voyait son influence grandir, et son nom était désigné d'avance au choix de la Convention quand il fut question de renou-vêler le Comité de Salut public. Il y entra, en effet, définitivement, avec Couthon, le 10 juillet, le lendemain du jour où avait été lu son fameux rapport sur les Girondins.
Nous donnerons tout à l'heure de plus amples détails sur cet illustre et terrible comité dont Robespierre allait
(1) Disons que la fameuse imprécation de Brutus, généralement prise au sérieux, doit être considérée comme une amère raillerie, non conire la vertu, mais contre ce monde terrestre où elle n'est trop souvent, en effet, qu'un nom.
bientôt faire aussi partie. Disons de suite, au sujet de ce dernier, que M. Michel et ne nous semble pas avoir suffisamment étudié la grande physionomie de Saint-Just, lorsqu'il semble le considérer comme le très-humble serviteur de Robespierre, dont, suivant lui, Saint-Just et Couthon suivaient servilement les inspirations. Ce passage des Mémoires du conventionnel Levasseur est la meilleur réponse au savant et poétique historien :
« Robespierre a toujours été regardé comme la tête du gouvernement révolutionnaire. Pour moi, qui ai vu de près les événements de cette époque, j'oserais presque affirmer que Saint-Just y eut plus de part que Robespierre lui-même. Quoique l'un des plus jeunes membres de la Convention, Saint-Just était peut-être celui qui joignait à l'enthousiasme le plus exalté, un coup d'œil prompt et sûr, la volonté la plus opiniâtre et l'esprit le plus éminemment organisateur.
» .... Intimement lié avec Robespierre, il lui était devenu nécessaire, et il s'en était fait craindre peut-être plus encore qu'il n'avait désiré s'en faire aimer. Jamais on ne les a vus divisés d'opinions, et s'il a fallu que les idées personnelles de l'un pliassent devant celles de l'autre, il est certain que jamais Saint-Just n'a cédé (1). »
D'autre part, d'après quelques écrivains aveuglés par l'esprit de parti, Robespierre était un ambitieux vulgaire, sans talent et sans foi, empruntant toute sa politique et toutes ses idées à Saint-Just. Us feignent d'ignorer, ils ignorent peut-être que longtemps avant de connaître Saint-Just, Robespierre avait glorieusement
(i) Mémoires de Levasseur, t. Il, p. 324-325.