LIVRE TROISIÈME
l'œuvre de ceux sur qui trop longtemps on a rejeté les fautes du gouvernement révolutionnaire, mais qu'elle fut conçue et proposée par des hommes dont le puritanisme facile s'est fort accommodé, depuis, des honneurs et de l'arbitraire d'un autre régime.
Ainsi fut organisée la terreur, à l'établissement de laquelle, comme on le voit, le comité de législation contribua bien plus que le Comité de Salut public.
Cependant les choses empiraient de plus en plus. L'égoïsme et la lâcheté de certains hommes, le mauvais vouloir des riches, le brigandage des fournisseurs, les concussions de certains administrateurs, l'infamie de quelques royalistes qui venaient de livrer Toulon aux Anglais, appelèrent d'extrêmes mesures. Les accapareurs, en tenant à un prix trop élevé pour les classes pauvres les denrées de première nécessité, forcèrent la Convention de voter le maximum et une loi contre les accaparements.
Le péril était partout, sur les frontières et dans l'intérieur. Dans ces circonstances gigantesques où la légalité pure eût perdu d'un coup la République et la France, le Comité de Salut public demanda à l'Assemblée une autorité assez grande pour lui permettre de déjouer tous les complots et de devenir le centre commun auquel dussent aboutir toutes les forces de l'État. A cet effet, il chargea Saint-Just de rédiger et de présenter à la Convention un rapport sur l'organisation d'un gouvernement révolutionnaire jusqu'à la paix.
Saint-Just lut son rapport dans la séance du 9 vendémiaire an ii (10 octobre 1793). La sombre et grandiose peinture que l'austère jeune homme fit des maux de la République dut émouvoir jusqu'aux entrailles tout ce que l'Assemblée contenait de républicains honnêtes et
convaincus ; et en relisant, aujourd'hui, cet énergique rapport, nous ne pouvons nous étonner de l'universelle émotion qu'il souleva.
Lois, abus du gouvernement, menées des partis, économie et subsistances, il embrasse tout.
« Votre sagesse et le juste courroux des patriotes, dit Saint-Just, n'ont pas encore vaincu la malignité qui, partout, combat le peuple et la Révolution... La République ne sera fondée que quand la volonté du souverain comprimera la minorité monarchique, et régnera sur elle par droit de conquête. Vous n'avez plus rien à ménager contre les ennemis du nouvel ordre de choses, et la liberté doit vaincre, à tel prix que ce soit. »
Après avoir énuméré les causes des malheurs publics, et flétri l'indifférence en matière de patriotisme, il s'écrie :
« Si les conjurations n'avaient point troublé cet empire, si la patrie n'avait pas été mille fois victime des lois indulgentes, il serait doux de régir par des maximes de paix et de justice éternelle. Ces maximes sont bonnes entre les amis de la liberté ; mais entre le peuple et ses ennemis il n'y a plus rien de commun que le glaive. Il faut gouverner par le fer ceux qui ne veulent pas l'être par la justice : il faut supprimer les tyrans.
» Vous avez eu de l'énergie; l'administration publique en a manqué. Vous avez désiré l'économie, la comptabilité n'a point secondé vos efforts ; tout le monde a pillé l'État. Les généraux ont fait la guerre a leurs armées. Les possesseurs des productions et des denrées, tous les vices de la monarchie enfin, se sont ligués contre le peuple et vous.