‹ Histoire de Saint-Just, député à la convention nationaleChapitre 116 sur 351 · LIVRE TROISIEME · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIEME

)> Un peuple n'a qu'un ennemi dangereux, c'est son gouvernement; le vôtre vous a fait constamment la guerre avec impunité.

» Nos ennemis n'ont point trouvé d'obstacles à ourdir les conjurations. Les agents choisis sous l'ancien ministère, les partisans des royalistes, sont les complices-nés de tous les attentats contre la patrie. Vous avez eu peu de ministres patriotes, c'est pourquoi tous les principaux chefs de l'armée et de l'administration, étrangers au peuple pour ainsi dire, ont constamment été livrés aux desseins de nos ennemis... 11 n'est peut-être point de commandant militaire qui ne fonde, en secret, sa fortune sur une trahison en faveur des rois. On ne saurait trop identifier les gens de guerre au peuple et à la patrie.

» Il en est de même des premiers agents du gouvernement; c'est une cause de nos malheurs que le mauvais choix des comptables ; on achète les places, et ce n'est pas l'homme de bien qui les achète : les intrigants s'y perpétuent; on chasse un fripon d'une administration, il entre dans une autre... Le gouvernement est une hiérarchie d'erreurs et d'attentats. »

Personne n'est épargné ; tout est passé au crible de cette critique amère et trop justifiée. La bureaucratie, cette puissance occulte, est attaquée de front; et les gens en place durent singulièrement souhaiter la chute de cet âpre censeur, trop scrupuleux mandataire du peuple.

En effet, ce que veut surtout réprimer Saint-Just, c'est la mauvaise foi et le désordre dans le gouvernement.

« Il faut du génie, continue-t-il, pour faire une loi prohibitive à laquelle aucun abus n'échappe : les voleurs

que l'on destitue placent les fonds qu'ils ont volés, entre les mains de ceux qui leur succèdent. La plupart des hommes déclarés suspects ont des mises dans les fournitures. Le gouvernement est la caisse d'assurance de tous les brigandages et de tous les crimes.

» Tout se tient dans le gouvernement; le mal, dans chaque partie, influe sur le tout. La dissipation du trésor public a contribué au renchérissement des denrées et au succès des conjurations, voici comment : trois milliards volés par les fournisseurs et par les agents de toute espèce, sont, aujourd'hui, en concurrence avec l'État dans ses acquisitions ; avec le peuple sur les marchés et sur les comptoirs des marchands ; avec les soldats dans les garnisons ; avec le commerce chez l'étranger. Ces trois milliards fermentent dans la République; ils recrutent pour l'ennemi; ils corrompent les généraux; ils achètent les emplois publics; ils séduisent les juges et les magistrats, et rendent le crime plus fort que la loi. Ceux qui se sont enrichis veulent s'enrichir encore davantage ; celui qui désire le nécessaire est patient; celui qui désire le superflu est cruel. De là les malheurs du peuple, dont la vertu reste impuissante contre l'activité de ses ennemis.

» Vous avez porté des lois contre les accapareurs ; ceux qui devraient faire respecter les lois accaparent : ainsi les consuls Pappius et Poppaeus, tous deux célibataires, firent des lois contre le célibat.

» Personne n'est sincère dans l'administration publique : le patriotisme est un commerce des lèvres ; chacun sacrifie tous les autres et ne sacrifie rien de son intérêt.

» Vous avez beaucoup fait pour le peuple en ôtant un milliard huit cent mille francs de la circulation ; vous

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