‹ Histoire de Saint-Just, député à la convention nationaleChapitre 13 sur 351 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

Ces vers sont certainement l'écho bien affaibli de ce qui se disait partout et très-haut. Toutefois, si transparente que soit l'allusion, l'auteur semble vouloir se défendre du reproche prévu d'avoir dépeint son époque; après avoir esquissé, d'un trait rapide, le portrait de nos rois jusqu'à Louis XV inclusivement, il ajoute :

Quelque censeur reprendra ma palette Pour achever cette image imparfaite ; Le temps présent est une tendre fleur, Fleur délicate et qu'une main sensée Ne doit cueillir qu'après qu'elle est passée.

Nous citerons un dernier passage qui ressemble à une page de Fénelon , et dont, à coup sûr, l'auteur de Télémaque n'aurait pas répudié la morale :

Je veux bâtir une belle chimère, Cela m'amuse et remplit mon loisir.

Pour un moment, je suis roi de la terre. Tremble, méchant, ton bonheur va finir ! Humbles vertus, approchez de mon trône, Le front levé, marchez auprès de moi ; Faible orphelin, partage ma couronne...

Mais à ce mot mon erreur m'abandonne, L'orphelin pleure!... Ah! je ne suis point roi! Si je l'étais, tout changerait de face; Du riche altier qui foule l'indigent, Ma main pesante affaisserait l'audace, Terrasserait le coupable insolent, Élèverait le timide innocent, Et pèserait, dans sa balance égale, Obscurité, grandeur, pauvreté, rang.

Pour annoncer la majesté royale,

Je ne voudrais ni gardes, ni faisceaux ;

Que Marius annonce sa présence

Par la terreur et la clef des tombeaux,

Je marcherais sans haches, sans défense,

Suivi de cœurs et non pas de bourreaux.

Si mes voisins me déclaraient la guerre, J'irais leur dire : « Écoutez, bonnes gens, N'avez-vous point des femmes, des enfants? Au lieu d'aller ensanglanter la terre, Allez vous rendre à leurs embrassements ; Quittez ce fer et ces armes terribles, Et, comme nous, allez vivre paisibles. »

Il y a là comme le germe de toutes les grandes questions développées plus tard et discutées par Saint-Just; et il se peint tout entier dans ces vers, l'homme qui, dans une mémorable séance du club des Jacobins, fera entendre ces belles paroles : « Quel gouvernement que celui qui plante l'arbre de la liberté sur l'échafaud ! » Paroles sublimes, qu'il refoulera un jour dans son cœur, quand la Convention nationale, voyant la France impitoyablement harcelée au dedans et au dehors, se trouvera forcée de décréter les plus terribles mesures que jamais peuple ait prises pour son salul.

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