‹ Histoire de Saint-Just, député à la convention nationaleChapitre 124 sur 351 · LIVRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIÈME

neutraliser, en multipliant le nombre de ceux qu'elle frappe.

» C'est un principe reconnu, que plus une loi veut effrayer de monde, moins elle en effraye. »

Puis il passe en revue les divers motifs qui ont poussé le comité à prohiber les marchandises anglaises, et poursuit en ces termes :

« Il est impossible que l'utilité du rapport des droits des gens soit toujours réciproque. Nous n'avons dû considérer premièrement que notre patrie. >On peut vouloir du bien à tous les peuples de la terre, mais on ne peut, en effet, faire du bien qu'à son pays.

» Votre comité, convaincu de cette vérité, n'a vu dans l'univers que le peuple français.

» Trop longtemps la philanthropie a servi de masque aux attentats qui nous ont déchirés. La philanthropie a enterré cent mille Français et douze cents millions dans la Belgique.

» Votre Comité de Salut public a pensé que, dans nos rapports étrangers, aucune considération ne devait approcher de vous, qui fût indigne de la fierté de la République et du courage des Français.

» Si vous montrez des ménagements à vos ennemis, on ne les croira point vertu, on les croira faiblesse, et la faiblesse entre les nations, comme entre les hommes, trouve peu d'amis. C'est donc une faiblesse elle-même que la proposition qu'on vous a faite de rapporter votre décret contre les Anglais.

» Toutefois, il y a ici une question à examiner. Le décret que vous avez rendu l'a-t-il été contre les Anglais? Je dis non; le décret, vous l'avez rendu pour le bien de

la République, vous ne l'avez pas rendu contre un peuple. Ce n'est point essentiellement contre le commerce anglais que vous avez porté la loi qui prohibe les marchandises, c'est contre le gouvernement qui tire des tributs sur ce commerce et nous fait la guerre avec ces tributs, c'est contre ce gouvernement qui, par la concurrence de ses manufactures avec les nôtres, ruine notre industrie et nous fait la guerre, comme le poison, jusque dans nos propres entrailles.

» Ce n'est point contre les Anglais que vous avez porté la loi qui les met en détention, c'est contre le gouvernement, qui, à la faveur de la liberté dont les étrangers jouissaient parmi nous, a rempli la République de conjurés, s'est emparé de nos ports et de nos villes, a pratiqué des intelligences, a brûlé les arsenaux et ourdi des trahisons. »

Il rappelle ensuite le meurtre des représentants du peuple assassinés à Toulon, outrage, dit-il, fait à la chambre des communes d'Angleterre aussi bien qu'à la France; il rappelle les menées anglaises en Vendée, les vexations commises contre les Français, la prise de vaisseaux américains par des corsaires anglais, sous le pavillon tricolore, etc.. et s'écrie : « Pour qui réclamet-on notre modération? Pour un gouvernement coupable. Au lieu de vous porter à la faiblesse, faites jurer à vos enfants une haine immortelle à cette autre Carthage. »

Suivant le rapporteur, les sévérités contre les résidents anglais doivent être attribuées au gouvernement britannique dont les attentats contre la République se multiplient chaque jour; c'est son injustice qu'il faut accuser, non le peuple français, qui est obligé de se défendre et qui deviendra l'ami de l'Angleterre lors-

Page 1