LIVRE TROISIEME
Sur la proposition de Saint-Just, l'Assemblée adopta un décret par lequel les étrangers, sujets d'une puissance en guerre avec la République, devaient être détenus jusqu'à la paix. Étaient exceptés les femmes mariées à des Français, à moins qu'il n'y eût contre elles quelque cause légitime de suspicion, et les étrangers ayant formé des établissements en France, afin que la présente loi ne tournât point contre l'industrie nationale.
Cette loi de sûreté générale coïncida, comme nous l'avons noté en passant, avec la condamnation de la reine ; celle-ci avait subi sa peine dans la matinée du 16.
Dans la pensée des juges, l'exécution de Marie-Antoinette était un nouveau défi jeté à ces rois insensés qui, dès le congrès de Pilnitz, rêvaient le partage de la France ; aux yeux de la postérité, celte mort restera comme une faute immense, moins criminelle que la condamnation du duc d'Enghien ou celle de Marie Stuart, mais plus impolitique.
La reine était coupable; coupable d'avoir appelé l'étranger, coupable d'avoir poussé son mari dans cette voie de réaction qui avait mené la monarchie tout droit à sa perte; mais n'aurait-on pas dû tenir compte à la pauvre femme des préjugés de race au milieu desquels elle avait été élevée. Ah! combien il eût été plus sage et plus digne de la France de la rendre purement et simplement à sa famille. Mais on crut qu'il était nécessaire de se montrer aussi impitoyable que les ennemis de la Révolution. Nos représentants assassinés, notre territoire violé, tout concourut à exciter celte soif de vengeance à laquelle fut sacrifiée la malheureuse reine. Aussi nous la plaignons, comme toutes les victimes sacrifiées aux vengeances politiques. Le supplice, en jetant un voile d'oubli sur leurs fautes, leur donne la
consécration du malheur. Et Saint-Just se trompait en croyant que l'échafaud les couvre d'infamie; ce sont elles qui anoblissent l'échafaud. Il en est lui-même un exemple.
On nous rendra cette justice de reconnaître que nous ne manquons pas de citer les paroles les plus sévères et les plus fanatiques de Saint-Just, celles qui, aux yeux de bien des gens, peuvent assombrir cette grande et loyale figure. Cela, d'ailleurs, nous met plus à l'aise avec la calomnie, et nous donne le droit de réfuter, de toutes les forces de la vérité indignée, les libelles, les diffamations, toutes les niaiseries, et, qu'on nous passe le mot, tous les cancans de la réaction. Les sources où celle-ci a le plus largement puisé sont tellement méprisables, tellement impures, qu'elles ne mériteraient pas d'être discutées, si des esprits honnêtes, mais trop confiants, n'acceptaient avec une impardonnable légèreté tout ce qui est de nature à amoindrir les grands hommes de la Révolution.
Le système révolutionnaire une fois organisé, il se trouva des agents subalternes qui l'exagérèrent à outrance et servirent leurs inimitiés personnelles, au lieu de servir la cause publique. Comme ils étaient sortis des rangs inférieurs, ils dénoncèrent, arrêtèrent et condamnèrent surtout des gens d'une condition médiocre. La terreur descendit alors dans les classes les plus humbles, qui fournirent aux échafauds cent fois plus de victimes que les anciennes classes privilégiées, contre lesquelles la Révolution avait été faite.
Quel gouvernement n'a pas vu son système exagéré par ses commis et ses valets? C'est le malheur des chefs d'État de ne pouvoir appliquer, comme ils l'entendent dans leur conscience et dans leur honnêteté, les mesures