LIVRE TROISIÈME
sur lesquelles ils fondent le salut commun. N'avons-nous pas vu de tout temps des royalistes plus royalistes que le roi? Toutes les opinions n'ont-elles pas leur père Duchesne ? Et, chose remarquablement triste! lorsque vient à tomber le chef dont ces misérables léchaient les pieds à l'époque de sa puissance, ils sont les premiers à l'insulter et à dresser l'acte d'accusation contre le pouvoir dont ils ont causé la perte par leurs folies et par leurs crimes.
Ces réflexions nous sont venues à la lecture de l'écrit intitulé : Causes secrètes de la Révolution du 9 thermidor, par le citoyen Villate , ex-juré au Tribunal révolutionnaire et ancien agent du Comité de Salut public. Ce Villate, un des énergumènes de la terreur, disait que Joseph Chénier méritait d'être guillotiné pour avoir composé Timoléon. Il était de ceux qui voulaient que les soixante-treize députés défendus par Robespierre fussent traduits au Tribunal révolutionnaire (1). Une fois, il avait dénoncé, en plein tribunal, un artiste distingué, nommé Hermann, dont le costume élégant et la tête poudrée avaient attiré son attention. Il fallut l'intervention du Comité de Salut public pour faire relâcher cet innocent, incarcéré sur la dénonciation d'un maniaque (2). Le comité, éclairé enfin sur la conduite de ce furieux, dont la vénalité était connue, avait ordonné son arrestation, quelques jours avant le 9 thermidor.
Après la chute de Robespierre et de Saint-Just, Villate, dans le but évident d'obtenir sa grâce, écrivit une sorte de mémoire justificatif dans lequel, prenant avec une impudence sans exemple le beau rôle de modérateur, il attribue a certains membres des deux comités toutes les
(i) Moniteur du 11 germinal an m, n° 191. Ci) Mémoires de Barèrc, t. II, p. 199.
exagérations révolutionnaires. Ce livre môme pourrait servir a disculper largement Robespierre et Saint-Just, si Ton ne se devait de s'appuyer sur des autorités plus pures et plus dignes de foi. On y lit, en effet, ces lignes : « Robespierre lui-même, paraissant enfin ouvrir les yeux sur tant de calamités publiques, contribua à mon retour vers la vie dans la lecture de son discours prononcé aux Jacobins sur la Divinité ; il semblait, de bonne foi, résolu d'arrêter le torrent dévastateur (1). »
Ce Villate parle fort peu de Saint-Just, et nous allons discuter, en quelques mots, la plus grave accusation qu'il ait portée contre lui. Il raconte que, le lendemain de la mort de Marie-Antoinette, il fut invité à dîner par Barère, chez le restaurateur Venua, en compagnie de Robespierre et de Saint-Just, pour leur raconter « quelques traits du procès de l'Autrichienne, » et, neuf mois après, il cite de mémoire toute une conversation et des propos atroces qu'il attribue aux divers convives. Il met dans la bouche de Saint-Just cette première phrase, au sujet de la condamnation de la reine : « Les mœurs gagneront à cet acte de justice nationale. » Plus loin, après avoir montré Saint-Just exposant les bases d'un discours sur la confiscation, auquel Saint-Just n'a jamais songé, et qui n'a jamais été prononcé , il lui fait dire : « Une nation ne se régénère que sur des monceaux de cadavres (2). »
Pour une foule de raisons, je ne crois pas à ce dîner,
(1) 31 ë moires relatifs à la Révolution française ; le Vieux Cor délier ; Causes secrètes du 9 thermidor, par Villate, p. 189.
(2) C'est à l'abbé Raynal que le citoyen Villate a sans doute emprunté cette pbrase; mais ses souvenirs l'ont mal servi. L'auteur de Y Histoire philosophique des deux Indes a écrit « qu'une nation ne pouvait être régénérée que dans un bain de sang. »