‹ Histoire de Saint-Just, député à la convention nationaleChapitre 128 sur 351 · LIVRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIÈME

ni par conséquent aux paroles que l'ex-juré prétend y avoir entendues. D'abord, si Barère, Robespierre et Saint- Just avaient essentiellement tenu à connaître quelques traits du procès de Marie-Antoinette, ils ne se seraient pas adressés à un infime agent du comité, attendu qu'ils pouvaient demander tous les détails possibles au président du tribunal ou à l'accusateur public, qui n'eussent pas manqué de les leur communiquer avec le plus vif empressement.

En second lieu, en dehors de la vie politique, Robespierre et Saint-Just n'avaient aucun rapport avec Barère, dont la manière de vivre était toute différente de la leur et dont la société était tout autre. Barère, dans ses Mémoires, ne parle que d'un seul dîner fait en compagnie de Robespierre, longtemps après le procès de la reine; et encore eut-il quelque peine à l'avoir pour convive. Quant à Saint-Just, il n'en est pas question. Voici, au reste, le récit de Barère :

« Quelque temps avant le 20 prairial, M. Loménie, ex-coadjuteur de son oncle, l'archevêque de Sens, me demanda de le faire dîner avec Robespierre. — Cela me paraît difficile, lui dis-je, c'est le député le plus insociable et le plus défiant. Cependant je tenterai la chose pour vous obliger... Je hasardai donc l'invitation, en disant à Robespierre qu'il dînerait avec des députés et quelques-uns de mes parents et de mes amis; il y consentit, après beaucoup d'instances : c'était, en effet, un homme morose et mélancolique , autant qu'ombrageux et méfiant. Je le pris au sortir de l'Assemblée; nous allâmes chez le restaurateur Méot. Nous étions dix députés ou externes ; le repas fut assez gai, mais Robespierre ne dit rien. Cependant, après le repas, il se dérida

un peu , et me demanda le nom de mon oncle et de la personne qui était près de moi. — Mon oncle, dis-je, est très-patriote ; il a combattu dans les rangs de l'armée de Rochambeau, pour l'indépendance des États-Unis. Ce renseignement fit plaisir à mon interlocuteur... Quant à mon voisin, continuai-je, je l'ai connu à Toulouse, il y a plusieurs années, il est philosophe, et a des idées pleines de liberté et de philanthropie; il se nomme Loménie. — C'est un Brienne? — Oui, le neveu du cardinal, qui a convoqué les États généraux et établi par une loi la liberté absolue de la presse. — C'est bon, c'est bon, mais c'est un noble. — Peu d'instants après, Robespierre prit son chapeau et se retira sans rien dire (1). »

Saint-Just n'était pas présent à ce dîner, et je ne pense pas qu'il ait jamais été le convive de Barère, dont le caractère lui était antipathique.

Troisièmement, les sentences attribuées par Villate à Barère, à Robespierre et à Saint-Just se retrouvent textuellement dans une œuvre satirique contre les Jacobins, publiée après le 9 thermidor, et où il n'est pas question de Saint-Just, mais seulement d'un ami de Saint-Just. Nous en concluons qu'à l'aide de ce libelle, le citoyen Villate a dû composer son petit roman, destiné à servir les rancunes de Tallien et à l'intéresser en sa faveur.

Dans un autre passage de son livre, il prévoit luimême cette objection inévitable et toute naturelle de la part de ses lecteurs : « Comment, diable, votre mémoire se rappelle-t-elle toutes ces choses? Ne brodez-vous point vous-même (2)? » Il y répond par un apologue. En

(1) Mémoires de Barère, t. H, p. 201 .

(2) Mémoires relatifs à la Révolution française; le Vieux Cordelier,- Causes secrètes du9 thermidor, par Villate, p. 285.

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