‹ Histoire de Saint-Just, député à la convention nationaleChapitre 129 sur 351 · LIVRE TROISIEME · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIEME

causant avec un jeune auteur, détenu, comme lui, à la Force, et qui lui parlait des craintes du peintre David de ne pouvoir achever son tableau du Serment du Jeu de Paume, il demandait comment ferait le grand artiste pour se rappeler la position des constituants. « Il peindra d'imagination, aurait répondu le jeune auteur, comme je viens de composer moi-même la scène de réconciliation entre David et sa femme, scène que je n'ai jamais vue, mais que je crois avoir entendue. »

Le citoyen Villate a certainement procédé comme son compagnon de captivité. Moins heureux que Sénar, autre agent infime dont nous nous occuperons plus tard, il n'obtint pas la récompense de sa lâcheté. Le 16 floréal an m, il comparut devant le tribunal révolutionnaire, fonctionnant alors au nom delà réaction thermidorienne; condamné à mort, il fut exécuté le 18, en place de Grève, couvert de l'universel mépris.

M. Éd. Fleury et M. de Barante,en consciencieux réactionnaires, n'ont pas manqué de relever les odieux propos prêtés à Saint-Just. Ils les ont ramassés dans le libelle du citoyen Villate, et leur ont offert asile dans leurs livres. Là, au moins, M. Fleury cite la source où il a puisé, ce qui lui arrive si rarement! Pourquoi, par exemple, n'indique-t-il pas où il a trouvé cette autre phrase, mise aussi dans la bouche de Saint-Just, au sujet de Camille Desmoulins? « Il prétend que je porte ma tête comme un saint sacrement!... je lui ferai porter la sienne comme un saint Denis ! » C'est que cela lui eût été impossible, personne n'ayant jamais entendu dire ces mots à Saint-Just (1).

Il faut raconter dans quelles circonstances l'épi-

(!) M. Éd. Fleury : Saint-Just cl la Terreur, t. I, p. 310.

gramme, bien innocente, était tombée de la plume de l'auteur du Vieux Cordelier. Le Comité de Salut public, qui n'était pas précisément institué pour favoriser les projets des partisans de la royauté, avait fait décréter d'accusation le général Arthur Dillon. La trahison de celui-ci a été clairement prouvée, et lui-même a hautement manifesté son opinion en proférant surl'échafaud le cri de : Vive le roi! Qu'il fût royaliste, c'était trèsbien ; mais qu'il trahît la République, qui lui avait confié le commandement d'un corps d'armée ; qu'il révélât à un général allemand le plan d'invasion de l'Allemagne, c'était criminel et injustifiable; le Comité de Salut public remplissait donc un devoir sacré en le dénonçant à la Convention.

Camille Desmoulins, qui, plus tard, avoua ingénument, à la tribune des Jacobins, avoir toujours été le premier à dénoncer ses amis, du moment où ils se conduisaient mal (1), était fort intimement lié avec le général. Furieux de l'arrestation de ce dernier, il écrivit, avec sa légèreté accoutumée, un pamphlet intitulé : Lettre à Dillon, dans lequel il frappa à tort et à travers sur tous les membres du Comité de Salut public, sans épargner Cambon, alors membre de ce comité. A Saint-Just, qui, dans son rapport sur les Girondins, avait vivement attaqué le général, il adressa une bonne part de ses sarcasmes. Saint- Just s'en souvint-il lorsque, huit mois après, il fut chargé par le Comité de Salut public de présenter à la Convention un rapport sur Danton et les dantonistes? Je n'oserais affirmer le contraire. Et cependant nous verrons que le passage où il est question de Camille Desmoulins est la partie la plus modérée de son discours.

(1) Voyez le Moniteur du 28 frimaire an u, u° 88.

Page 1