LIVRE TROISIÈME
sévérité, sans laquelle la France républicaine eût été infailliblement démembrée. De terribles exemples sanctionnèrent bientôt les arrêtés des commissaires et apprirent qu'il fallait s'y soumettre, bon gré mal gré. Le colonel , un capitaine et l'adj udant du 1 2e régim eut de cavalerie, ayant suscité la désorganisation parmi les troupes, et tenu des propos offensants contre la République, furent condamnés à mort par la commission militaire et fusillés à la tête de l'armée (1). Le commandant Lacour, chef du 1er bataillon des grenadiers de Saône-et-Loire, fut dégradé et incorporé comme simple fusilier dans un régiment de l'avant-garde, pour s'être trouvé en état d'ivresse lors de l'attaque du pont de Kehl, et avoir frappé un de ses hommes.
L'ineptie des généraux parut un crime, tant on redoutait la trahison qui s'infiltrait partout. Le général Eisenberg s'étant laissé, par une imprévoyance impardonnable, surprendre et battre à Bischwiller, et s'étant soustrait par la fuite, avec quelques officiers supérieurs, à la poursuite des Autrichiens, il fut cité, par Saint-Just indigné, devant la Commission militaire, condamné à mort et exécuté, ainsi que ses compagnons, dans la redoute d'Hohenheim.
Pour prévenir de semblables surprises, Saint-Just et le Bas imposèrent l'obligation à toute l'armée, sous peine de mort, de coucher tout habillée; ils contraignirent les généraux et les chefs à manger et à dormir sous la tente, et défendirent expressément à tout militaire d'entrer en ville sans en avoir la permission. La proclamation suivante fit voir qu'ils entendaient faire respecter leurs décisions :
(ij Moniteur du 2a brumaire an m, n» 57.
12 HISTOIRE DE SAlNT-JUST
« Les représentants du peuple près l'armée du Rhin , informés que le 5 du présent mois, plusieurs officiers ont été arrêtés à la comédie de Strasbourg, au nombre desquels était Perdieu, adjudant général, servant à l'avantgarde ;
» Considérant que l'avant-garde fut attaquée le même jour et bivaqua la nuit suivante pendant laquelle Perdieu était à la comédie;
» Considérant aussi que la discipline qui défend de sortir du camp est égale pour les soldats et pour les chefs ; que ceux-ci surtout doivent aux premiers le bon exemple, et que des hommes assez lâches pour se rendre dans les théâtres quand l'armée bivaque et quand l'ennemi est aux portes, sont indignes de commander des Français ;
» Arrêtent ce qui suit :
» Perdieu est destitué du titre d'adjudant général, et servira quinze jours à la garde du camp, à peine d'être considéré et traité comme déserteur.
» Le présent arrêté sera imprimé et distribué à l'armée.
)) A Strasbourg; le huitième jour du deuxième mois.
» Saint-Just, le Bas. »
La sévérité de Saint-Just, touchant la discipline militaire, était passée, dans l'armée, à l'état de légende; on en citait complaisamment un mémorable exemple. Le jeune représentant, qui ne se reposait guère et qui, par sa présence, cherchait sans cesse à animer le courage des troupes, visitait, par une froide nuit de brumaire, les hauteurs de Brumpt, où, la veille, avait eu lieu une glorieuse affaire. Apprenant qu'un jeune officier de Noyon,
son compagnon d'études , se trouve à peu de distance, il se fait conduire, dit la légende, à la tente de son ami, c'est-à-dire à l'un de ces trous que les soldats creusaient péniblement dans la terre, à la pointe du sabre, pour se garantir du froid. 11 appelle son ami : celui-ci vient se jeter dans ses bras sans avoir pris le temps de revêtir le moindre vêtement; il avait ainsi, en se déshabillant, contrevenu à l'arrêté formel des commissaires. Saint-Just le presse contre son cœur et lui dit : « Le ciel soit loué doublement, puisque je t'ai revu et que je puis donner, dans un homme qui m'est si cher, une leçon mémorable de discipline et un grand exemple de justice, en t'immolant au salut public. » Puis il ordonne aux soldats de son escorte de passer par les armes le malheureux officier qui, l'embrassant de nouveau, profère un dernier vœu pour la République, donne le signal du feu et tombe mort.
Ce conte, dont nons n'avons pas besoin de faire ressortir toute l'invraisemblance, fut, dit-on, adroitement répandu parmi les troupes, sur le moral desquelles il influa très-avantageusement. Charles Nodier, qui le rapporte dans ses Souvenirs de la Révolution, ajoute qu'une anecdote exactement semblable se trouve dans la Vie de Frédéric le Grand, et il pense que l'une et l'autre ne sont que d'habiles mensonges ; c'est ce dont nous sommes parfaitement convaincu, quant à nous.
Au reste, cette sévérité à l'égard des officiers coupables ou négligents ne rendit pas les commissaires plus indulgents envers les simples soldats oublieux de leurs devoirs. Il fallait sauver la discipline, avant tout, pour assurer la victoire. Leurs rigueurs n'étaient cependant pas entièrement inflexibles, comme l'atteste le fait suivant, bien mal à propos cité en exemple de l'inflexibilité
de Saint-Just, par un écrivain (1) qui a précisément prouvé ainsi le contraire de ce qu'il prétendait démontrer. Un soldat du 7e régiment de cavalerie, nommé Deschamps, ayant perdu son cheval dans une rencontre, reçut de son colonel Tordre de se rendre au dépôt pour y être remonté. Ce brave homme, désolé de quitter son corps au moment où des engagements journaliers avaient lieu entre les troupes républicaines et l'ennemi, refusa d'obéir et alla réclamer auprès des représentants. Saint- Just, sentant qu'il ne pouvait donner tort au colonel en cette circonstance sans affaiblir la discipline, enjoignit à Deschamps de se désister de ses prétentions, et lui remit l'ordre, écrit de sa main, d'avoir à se rendre au dépôt. L'imprudent cavalier, oubliant le respect dû aux commissaires de la Convention, s'emporta en invectives et déchira l'ordre qu'il venait de recevoir. Saint-Just, irrité à bon droit, voulait le faire fusiller ; mais, sur l'intercession de le Bas, qui lui rappela les services rendus par Deschamps, il se départit de sa rigueur et pardonna (2). Il s'agissait d'une insulte personnelle; peutêtre aurait-il été inflexible si l'intérêt public eût été en jeu.
Comment, d'ailleurs, les soldats se seraient-ils plaints d'une sévérité qui atteignait leurs chefs aussi bien qu'eux-mêmes, et à laquelle présidait la plus stricte justice? Ils en estimaient plus Saint-Just et le Bas, et les aimaient parce qu'ils les voyaient prendre part à leurs dangers et s'occuper, avec une rare sollicitude, de procurera l'armée un bien-être dont elle était complètement privée. Les troupes se trouvaient, en effet, dans le plus
(1) M. Éd. Fleury : Saint-Just et la Terreur, p. 84, t. II.
(2) Bûchez et Roux : Histoire parlementaire, t. XXXV, p. 347.