‹ Histoire de Saint-Just, député à la convention nationaleChapitre 147 sur 351 · LIVRE TROISIEME · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIEME

déplorable dénûment. L'avidité des comptables , le brigandage des fournisseurs, le mauvais vouloir des riches, hostiles à la Révolution, avaient empiré la situation au dernier point. Les fourrages avariés faisaient périr les chevaux en grand nombre; les soldats, malades par suite de la mauvaise qualité des vivres, encombraient les hôpitaux, où la malpropreté et l'incurie, jointes à la maladie, ajoutaient encore aux chances de mortalité; les hommes valides, découragés, commençaient à désespérer d'une république qui les laissait dans un tel abandon ; ils méritaient bien le nom de sans-culottes, qu'ils ont gardé comme un titre de gloire. Des soldats vendaient leurs uniformes, et la désertion causait, dans les rangs de l'armée, plus de ravages que la mort.

Tel était l'état de choses lorsque Saint-Just et le Bas arrivèrent à l'armée du Rhin. Ils engagèrent aussitôt le maire de Strasbourg à exciter tous les citoyens à fournir aux troupes des souliers, des habits et des chapeaux; ils arrêtèrent ensuite que les biens de ceux qui auraient acheté des effets d'un soldat seraient confisqués au profit de la République. Mais les appels à la générosité publique ne furent guère entendus ; force fut bientôt aux commissaires de procéder par voie de réquisition. Tous les manteaux des citoyens de la ville de Strasbourg durent être déposés dans les magasins de l'État, pour le service des troupes. En même temps, Saint-Just et le Bas envoyèrent aux officiers municipaux l'invitation suivante, dont la forme laconique et brusque témoigne de la pressante nécessité à laquelle on était réduit.

« Dix mille hommes sont nu-pieds dans l'armée, il faut que vous déchaussiez tous les aristocrates de Strasbourg et que demain, à dix heures du matin, dix mille

paires de souliers soient en marche pour le quartier général. »

Le lendemain, ils rendirent l'arrêté suivant :

« Sur le compte rendu de la malpropreté des hôpitaux, les représentants du peuple arrêtent que la municipalité de Strasbourg tiendra deux mille lits prêts dans vingtquatre heures, chez les riches de Strasbourg, pour être délivrés aux soldats; il y seront soignés avec le respect dû à la vertu et aux défenseurs de la liberté. Il sera fourni aux chirurgiens des chevaux pour faire leurs visites. »

Quand les commissaires eurent ordonné toutes les mesures indispensables pour assurer le bien-être du soldat, ils résolurent de pousser activement les opérations de la guerre, et de prendre l'offensive sur toute la ligne, afin de chasser au plus vite du territoire français les Prussiens et les Autrichiens. Aux généraux commandant les diverses divisions de l'armée, ils adressèrent cette énergique circulaire :

« Général, jusqu'à présent nous nous sommes occupés de l'administration de votre armée ; maintenant il s'agit de vaincre; vous voudrez bien mettre à l'ordre du jour que toutes les troupes désormais s'exercent aux évolutions militaires, que les soldats demeurent sous les armes et se préparent à la victoire, et que tous les chefs restent près des soldats. »

Les proclamations de Saint-Just et de le Bas à l'armée sont, à bon droit, demeurées célèbres. Elles sont le mo-

Page 1